Il arrive qu’un secret d’État s’écroule non pas à cause d’un espion retourné ou d’un dossier volé, mais à cause de quelques mots prononcés à la télévision. Au printemps 1986, un président américain persuadé de tenir une preuve irréfutable prend la parole devant les caméras pour désigner un coupable. Ce qu’il ignore, c’est que sa démonstration va trahir l’un des plus grands secrets de l’histoire du renseignement occidental. En voulant accuser Mouammar Kadhafi, Ronald Reagan révèle involontairement que Washington savait lire les communications chiffrées de dizaines de gouvernements à travers le monde. Derrière cette bévue se cache une entreprise suisse à la réputation irréprochable, en réalité pilotée dans l’ombre par la CIA. Voici l’histoire d’un coup d’espionnage vertigineux, resté caché pendant des décennies.
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La nuit où Berlin a basculé et où Reagan a choisi la riposte
Le 14 avril 1986, une déflagration secoue La Belle, une discothèque de Berlin-Ouest fréquentée par des soldats américains. Le bilan est lourd : trois morts et plus de deux cents blessés. Dans une Guerre froide où la moindre étincelle peut embraser le monde, l’attentat prend immédiatement une dimension géopolitique explosive. Reagan ne tergiverse pas : il attribue publiquement l’attaque à la Libye de Mouammar Kadhafi et annonce des frappes militaires en représailles.
Pour convaincre l’opinion et justifier sa riposte, le président américain avance des éléments d’une précision troublante. Selon lui, des ordres auraient été envoyés depuis Tripoli vers le bureau libyen de Berlin-Est le 25 mars, suivis d’un compte rendu de « succès » le 5 avril. Une chronologie détaillée, presque trop belle. Mais cette assurance affichée dissimule un problème que Reagan lui-même ne mesure sans doute pas encore : d’où tenait-il ces informations ?
Les mots de trop : quand un discours présidentiel devient une fuite d’État
En dévoilant le contenu supposé de messages échangés entre Tripoli et Berlin-Est, Reagan livre bien plus qu’une accusation. Il révèle, sans le vouloir, que les États-Unis étaient capables de déchiffrer les communications secrètes de la Libye. Or, ces messages transitaient par des machines de chiffrement d’une entreprise suisse : Crypto AG. Le même matériel équipait aussi les États-Unis, l’OTAN, le Vatican et l’Iran. En clair, la démonstration présidentielle envoyait un signal glaçant à tous les clients de la firme : vos codes ne sont pas sûrs.
Aux États-Unis mêmes, certains flairent le malaise. Le sénateur Sam Nunn juge les preuves « sketchy », c’est-à-dire fragiles, tandis que le journaliste Bob Woodward qualifie les messages d’« ambigus ». Mais au-delà du débat sur la culpabilité de Kadhafi, la vraie onde de choc est ailleurs : l’Iran, gros client de Crypto AG, comprend soudain que ses secrets pourraient bien être lus par Washington. Une prise de conscience aux conséquences dramatiques pour un homme resté totalement étranger au complot.
Crypto AG, la façade suisse qui espionnait la planète pour Washington
Fondée par le Suédois d’origine russe Boris Hagelin, Crypto AG jouissait de l’image d’un fabricant neutre et fiable, à l’abri des rivalités des grandes puissances. La réalité était tout autre. De 1970 à 1998, l’entreprise fonctionnait essentiellement comme une filiale de la CIA, épaulée par le renseignement ouest-allemand. Ses machines étaient délibérément conçues pour que les services de renseignement puissent casser les codes sans effort. L’opération, baptisée d’abord « Thesaurus » puis « Rubicon », plonge ses racines dans les années 1950, à partir d’un arrangement informel entre Hagelin et le cryptologue de la NSA William Friedman.
Le génie du dispositif tient dans son ampleur. Plus de cent pays achetaient ce matériel en toute confiance, y confiant leurs secrets militaires et diplomatiques les plus sensibles. Parmi les clients figuraient l’Iran, l’Inde, le Pakistan, l’Irak, le Nigeria, l’Arabie saoudite, la Syrie et même le Vatican. Autrement dit, des dizaines de gouvernements croyaient protéger leurs communications alors qu’ils les offraient, sans le savoir, sur un plateau. Une question glaçante émerge d’ailleurs : Washington pouvait-il lire les messages iraniens durant la crise des otages de la fin des années 1970 ?
Hans Buehler et l’héritage empoisonné d’une trahison silencieuse
Aucun visage n’incarne mieux la face sombre de cette opération que celui de Hans Buehler. Commercial vedette de Crypto AG et vendeur dédié au marché iranien, il ignorait tout du double jeu de son employeur. Après l’attentat de Berlin, l’Iran, désormais méfiant, l’interroge. Le problème, c’est que Buehler ne détenait aucune vérité à livrer. En 1992, lors d’un voyage à Téhéran, il est arrêté et retenu neuf mois durant. Selon des documents de la CIA, il en ressort « en mauvais état mental ». Un homme broyé pour un secret qu’il ne connaissait même pas.
Il faudra attendre 2020 pour que l’opération Rubicon soit pleinement révélée. Des employés trompés, comme l’ingénieur Juerg Spoerndli, ont exprimé un profond sentiment de trahison, évoquant l’idée d’avoir escroqué leurs clients pendant des années. À l’inverse, ceux qui dirigeaient le programme n’affichaient aucun regret, l’un des anciens responsables allemands affirmant même que l’opération avait rendu le monde un peu plus sûr et pacifique. Une révélation qui aurait pu faire trembler les chancelleries si elle n’avait été éclipsée, presque au même moment, par le début de la pandémie de Covid.
Cette histoire raconte au fond une leçon vieille comme l’espionnage : la meilleure façon de percer les secrets d’un adversaire n’est pas toujours de forcer sa serrure, mais parfois de lui vendre le coffre-fort. En un discours, Reagan a fragilisé une architecture de renseignement patiemment bâtie sur près de quatre décennies. Reste une interrogation vertigineuse : combien d’autres façades apparemment neutres cachent encore, aujourd’hui, les yeux et les oreilles d’une puissance étrangère ?
