Imaginez la scène : vous décrochez enfin le poste dont vous rêviez, mais avant de signer votre contrat, votre employeur exige un papier supplémentaire, un mot qui n’a rien à voir avec vos compétences ni votre motivation. Ce papier, ce n’est pas vous qui devez le rédiger, ni même le signer. C’est exactement ce qu’a vécu ma mère en 1963, et c’est en fouillant dans une vieille boîte à chaussures remplie de souvenirs que j’ai remis la main sur cette fameuse lettre. Un simple feuillet jauni, plié en quatre, qui raconte à lui seul des décennies d’inégalités entre hommes et femmes dans le monde du travail. Et si cette découverte m’a autant marqué, c’est parce qu’elle éclaire d’un jour nouveau une bascule législative que l’on connaît mal : celle de la loi du 13 juillet 1965, qui a littéralement changé la vie professionnelle de millions de Françaises.
À retenir
- Avant 1965, une femme mariée devait obtenir l'autorisation écrite de son époux pour exercer un emploi salarié.
- La loi n°65-570 du 13 juillet 1965 a supprimé cette obligation et instauré la communauté réduite aux acquêts comme régime matrimonial légal.
- La notion de « chef de famille » n'a disparu qu'en 1970, et l'égalité pleine entre époux dans la gestion du foyer n'a été proclamée qu'en 1971.
Sommaire
Cette lettre jaunie qui a changé ma vision de ma mère
Quand ma mère m’a tendu ce document en souriant, presque gênée, je m’attendais à une simple relique administrative sans grand intérêt. Erreur. Ce que j’ai découvert, c’est une autorisation écrite signée par mon père, rédigée quelques mois avant leur mariage, dans laquelle il consentait officiellement à ce que sa future épouse exerce un emploi salarié. À l’époque, cette formalité n’avait rien d’exceptionnel : c’était la norme. Sans ce papier, aucun employeur n’aurait pu, légalement, embaucher ma mère.
Ce qui frappe le plus, en relisant ce document plus de soixante ans après, c’est la banalité du ton employé. Aucune trace d’ironie, aucune remise en question implicite. C’était simplement la marche à suivre, une case à cocher administrative comme une autre, révélatrice d’un système où l’indépendance professionnelle d’une femme mariée ne lui appartenait pas totalement. Ma mère m’a raconté qu’à l’époque, personne ne trouvait cela choquant, tant cette réalité était intégrée dans les mœurs. C’est justement cette normalité qui donne le vertige aujourd’hui.
Quand le code civil décidait qui pouvait travailler ou non
Pour comprendre pourquoi cette lettre existait, il faut remonter jusqu’au Code civil napoléonien de 1804, texte fondateur du droit français qui a longtemps régi la vie des couples mariés. Ce code plaçait la femme mariée sous la tutelle juridique de son époux, exactement au même titre qu’un enfant mineur. L’article 213 du Code civil résumait cette hiérarchie sans détour : “le mari doit protection à sa femme, la femme doit obéissance à son mari”. Une formule qui, aujourd’hui, semble appartenir à une autre époque, presque à un autre monde.
Concrètement, cette subordination légale avait des conséquences très concrètes sur le quotidien. Une femme mariée ne pouvait ni ouvrir un compte bancaire en son nom propre, ni signer un contrat de travail sans l’accord préalable de son mari. Et ce, alors même que les Françaises avaient obtenu le droit de vote vingt ans plus tôt, en 1944. Un paradoxe saisissant : elles pouvaient élire leurs représentants politiques, mais pas décider seules d’exercer un métier. Quelques assouplissements avaient bien eu lieu en 1938 puis en 1942, grignotant timidement certaines prérogatives maritales, mais le principe général demeurait inchangé jusqu’au milieu des années 1960.
1965, l’année où la loi a rendu aux femmes leur liberté professionnelle
C’est là qu’intervient le tournant que ma mère n’a pas connu au moment de son embauche, mais qui allait transformer la vie de toutes celles qui suivraient. La loi n°65-570 du 13 juillet 1965 a réformé en profondeur les régimes matrimoniaux français. Portée par le gouvernement Pompidou, un exécutif pourtant exclusivement composé d’hommes, ce texte a mis fin à l’obligation pour la femme mariée d’obtenir l’accord de son époux pour travailler ou ouvrir un compte bancaire.
Cette réforme a également instauré la communauté réduite aux acquêts comme régime légal, remplaçant l’ancienne communauté de meubles et acquêts. Concrètement, chaque époux a désormais pu administrer librement les biens qui lui appartenaient avant le mariage, ainsi que ses revenus personnels. La femme mariée a par ailleurs obtenu le droit d’exercer seule un commerce distinct de celui de son mari, sans avoir besoin de son autorisation. Deux ans après cette fameuse lettre retrouvée dans la boîte à chaussures, plus aucune femme n’aurait eu à demander la permission de travailler. Un basculement discret sur le papier, mais colossal dans les faits.
De cette autorisation oubliée aux combats qu’il reste à mener
Il serait toutefois trompeur de présenter 1965 comme une victoire définitive et complète. Les féministes de l’époque ont rapidement souligné les limites de cette avancée : la notion de “chef de famille”, qui conférait encore au mari une forme d’autorité symbolique et pratique sur le foyer, n’a été supprimée qu’en juin 1970. Il faudra ensuite attendre 1971 pour que l’égalité pleine et entière entre époux dans la gestion du foyer soit officiellement proclamée, soit six années après cette réforme pourtant fondatrice.
En repensant à cette lettre conservée pendant plus de soixante ans, je mesure à quel point les droits que l’on considère aujourd’hui comme acquis ont mis du temps à s’imposer, et combien ils restent parfois fragiles. Ma mère, elle, garde ce document non pas comme une blessure, mais comme un témoignage : celui d’une époque révolue, dont il ne faut surtout pas oublier qu’elle a existé.
Cette histoire familiale, à la croisée de la mémoire intime et de l’histoire collective, rappelle combien les avancées sociales tiennent parfois à un texte de loi voté un jour d’été, presque discrètement. Elle invite aussi à se demander quelles inégalités, aujourd’hui encore invisibles ou banalisées, feront sourciller nos propres enfants dans soixante ans.
