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Fini l’idée que les asiles français ont fermé faute de patients : celui de Clermont-de-l’Oise en comptait 4 444

Imaginez un instant une petite ville entière enfermée derrière de hauts murs. Des milliers d’hommes et de femmes, des pavillons alignés à perte de vue, des champs cultivés, une chapelle, des ateliers. Ce n’était pas un bourg de province ordinaire, mais un asile psychiatrique : celui de Clermont-de-l’Oise. En 1940, ses registres comptaient 4 444 patients, un chiffre vertigineux qui faisait de lui le plus grand établissement psychiatrique de France. On raconte souvent que les asiles français ont fermé faute de patients, comme si la folie avait peu à peu déserté nos campagnes. La réalité est tout autre, et bien plus sombre. Derrière ces murs surpeuplés se cache l’un des drames les plus méconnus de notre histoire nationale : une hécatombe silencieuse, où des milliers d’internés sont morts de faim sous l’Occupation. Retour sur un pan glaçant de notre passé, longtemps enfoui dans le silence.

Un géant de la psychiatrie : quand Clermont accueillait une petite ville

Pour saisir l’ampleur du lieu, il faut abandonner l’image de la clinique moderne aux couloirs feutrés. Clermont-de-l’Oise était un véritable monde clos, une cité dans la cité. Dès le XIXe siècle, l’établissement s’était imposé comme le plus grand asile psychiatrique d’Europe, un mastodonte capable d’accueillir des milliers de pensionnaires. En 1940, plus de quatre mille personnes y vivaient, dormaient, travaillaient et mouraient. On y trouvait des champs, des élevages, des ateliers : l’asile fonctionnait presque en autarcie, produisant lui-même une partie de sa nourriture.

Cette logique d’autosuffisance faisait sens en temps de paix. Les patients participaient aux récoltes, les chevaux tiraient les charrues, les tracteurs sillonnaient les parcelles. Un système presque villageois, où l’immense population trouvait de quoi subsister. Mais cet équilibre, aussi impressionnant fût-il, reposait sur des fondations fragiles. Il suffisait d’une crise majeure pour que la machine s’enraye. Et cette crise, ce fut la guerre.

L’hécatombe silencieuse : mourir de faim derrière les murs

Avec l’Occupation, tout bascule. Le rationnement s’abat sur le pays, et les malades mentaux se retrouvent tout en bas de la hiérarchie alimentaire. Leur ration était plus faible que celle des hôpitaux généraux, elle-même déjà inférieure à celle du reste de la population. Autrement dit, les internés recevaient les miettes des miettes. Pendant ce temps, la production agricole de l’asile s’effondrait : faute de fourrage, les chevaux ne pouvaient plus travailler, et le manque de carburant clouait les tracteurs au sol. La cité autosuffisante ne parvenait plus à se nourrir elle-même.

Les conséquences furent effroyables. Le taux de mortalité, qui plafonnait à 5,4 % en 1938, explosa jusqu’à atteindre 26,6 % en 1941-1942. Plus d’un patient sur quatre mourait. Au total, près de 3 500 internés périrent durant l’Occupation, principalement de privations et de faim. Une photographie de 1944 du pavillon des hommes montre des corps décharnés, des silhouettes squelettiques qui évoquent tristement les survivants des camps de concentration. Parmi ces destins brisés, celui d’Hélène Guerrier, morte de cachexie à seulement 37 ans, ne pesant plus que 36 kilos. Ou encore celui de la peintre Séraphine de Senlis, figure célèbre de l’art naïf, internée en 1932 et morte à 78 ans dans une annexe du complexe, symbole poignant de cette tragédie collective.

Le mythe démonté : ces asiles qui débordaient de malades

Voilà qui balaie une idée reçue tenace. Non, les asiles français n’ont pas fermé parce qu’ils manquaient de patients. Bien au contraire : ils débordaient. Clermont-de-l’Oise, avec ses milliers de pensionnaires, en est la preuve éclatante. Ces établissements étaient de véritables réservoirs humains, souvent surpeuplés, où l’on entassait les malades dans des conditions déjà difficiles avant même la guerre.

À l’échelle nationale, le bilan donne le vertige : environ 45 000 malades mentaux seraient morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation. Longtemps, ce drame a été qualifié d’« extermination douce », comme si un plan délibéré avait visé à laisser mourir ces patients. Mais cette lecture est aujourd’hui nuancée. L’hécatombe s’explique davantage par les privations et le chaos du rationnement que par une politique d’extermination organisée. Une distinction essentielle, qui ne rend pas le drame moins terrible, mais en éclaire les véritables mécanismes.

Ce que ce drame nous dit encore aujourd’hui

Ce qui frappe, au-delà des chiffres, c’est le silence qui a longtemps entouré cette tragédie. Pendant des décennies, ces milliers de morts sont restés dans l’angle mort de notre mémoire collective, comme si la société avait préféré détourner le regard de ceux qu’elle avait déjà enfermés. Il aura fallu attendre un hommage officiel rendu au Trocadéro, en 2016, pour que ces victimes retrouvent une place dans le récit national.

Ce drame nous rappelle une vérité dérangeante : en temps de crise, les plus vulnérables sont toujours les premiers sacrifiés. Les internés de Clermont-de-l’Oise, invisibles derrière leurs murs, n’avaient ni voix ni défenseurs. Leur sort dépendait entièrement d’une administration débordée et d’une logique de rationnement qui les plaçait tout en bas de l’échelle.

En redécouvrant l’histoire de ce géant psychiatrique et de ses 4 444 pensionnaires, on comprend que les asiles n’ont pas disparu faute de malades, mais que leur histoire cache des pages bien plus tragiques qu’on ne l’imagine. Alors, que reste-t-il aujourd’hui de la mémoire de ces oubliés, et sommes-nous vraiment certains de mieux protéger, désormais, ceux que la société tient à l’écart ?

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