in

Fini la guillotine sur la place publique : depuis ce matin d’été 1939, la lame ne tombe plus qu’à l’abri des regards

On confond souvent deux dates qui n’ont pourtant rien à voir : celle de l’abolition de la peine de mort en France, en 1981, et celle de la fin des exécutions publiques, plus de quarante ans auparavant. Autant la première a mis un terme définitif à la guillotine elle-même, autant la seconde a simplement retiré cette dernière du regard des foules, sans pour autant l’empêcher de continuer à fonctionner, en toute discrétion, derrière les murs des prisons. C’est cette bascule méconnue qui s’est jouée un matin d’été 1939, à Versailles, devant la prison Saint-Pierre, quand des centaines de curieux se sont massés pour assister à la décapitation d’un homme surnommé le tueur au regard de velours. Ce jour-là, la justice française a offert son dernier spectacle macabre à ciel ouvert, un événement si chaotique qu’il a précipité, quelques semaines plus tard, la fin d’une tradition vieille de plusieurs siècles.

Eugen Weidmann, le tueur qui a fasciné toute une nation

L’histoire commence par un visage. Celui d’Eugen Weidmann, un Allemand au charme trouble que la presse surnomme rapidement le tueur au regard de velours. Entre juillet et novembre 1937, alors que Paris accueille l’Exposition universelle et son flot de visiteurs fortunés, cet homme et ses complices mettent au point une machination glaçante : repérer des touristes aisés, les enlever, puis exiger une rançon avant de les tuer. Six personnes perdront la vie dans cette affaire, à commencer par Jean de Koven, une jeune danseuse américaine étranglée dès juillet 1937. Cinq autres victimes suivront entre septembre et novembre de la même année, toutes abattues d’une balle dans la nuque.

La traque menée par la police finit par conduire les enquêteurs jusqu’à une maison isolée, à La Voulzie, où le corps de Jean de Koven est retrouvé enterré sous le perron, tandis qu’une autre victime, Frommer, gît dans la cave. La découverte fait l’effet d’une bombe médiatique. Le procès qui s’ouvre ensuite captive une France entière, avide de comprendre comment un homme au charisme si trompeur a pu orchestrer une telle série de meurtres. Le verdict tombe le 27 mars 1939 : la peine de mort est prononcée. Ni les recours ni la demande de grâce présidentielle ne parviendront à sauver Weidmann de l’échafaud.

Une foule en délire : le récit d’une exécution qui a mal tourné

L’exécution est fixée place Louis Barthou, devant l’entrée de la prison de Versailles, un lieu déjà chargé d’histoire puisque le célèbre Landru y avait été guillotiné dix-sept ans plus tôt. En théorie, tout devait se dérouler dans une relative discrétion : les exécutions capitales avaient lieu au lever du soleil, à une heure où peu de badauds traînent dans les rues. Mais ce matin-là, une erreur de calcul dans les préparatifs retarde le bourreau Jules-Henri Desfourneaux, et la mise à mort se déroule finalement en plein jour, sous un soleil déjà haut.

Cette simple contrariété logistique transforme l’événement en spectacle incontrôlable. Prévenue de l’heure et attirée par la clarté du jour, une foule compacte s’agglutine devant la prison, si dense que les forces de l’ordre peinent à la contenir. Des badauds grimpent sur des voitures pour mieux voir, d’autres se bousculent aux premiers rangs. Loin du recueillement attendu pour un tel moment, c’est une véritable cohue, presque festive, qui s’installe sous les fenêtres de la prison Saint-Pierre.

Quand les photographes clandestins ont fait vaciller la République

Le grand jour, si problématique pour l’ordre public, se révèle en revanche providentiel pour les journalistes présents sur place. La luminosité exceptionnelle permet aux photographes de saisir des clichés d’une netteté inhabituelle pour l’époque, et une caméra parvient même à filmer la scène dans son intégralité. Ces images, aussitôt diffusées, choquent l’opinion publique bien au-delà de ce que les autorités avaient anticipé. Le journal Ce Soir dénonce sans détour « une atmosphère amorale sinon immorale » régnant dans la foule, pointant du doigt des spectateurs qui semblaient davantage venus se divertir qu’assister à un acte de justice.

Un détail, longtemps resté anecdotique, ajoute une note singulière à cet épisode : parmi les curieux venus observer la scène se trouvait un jeune touriste britannique qui deviendra plus tard une immense star du cinéma mondial, Christopher Lee. L’acteur racontera par la suite avoir été profondément marqué par ce qu’il avait vu ce matin-là à Versailles, preuve que l’onde de choc de cette exécution a dépassé les frontières et les décennies.

La fin d’une époque : comment 1939 a scellé le destin de la guillotine publique

Face à l’indignation générale suscitée par ces photographies et par le comportement de la foule, le gouvernement d’Édouard Daladier ne tarde pas à réagir. L’image d’une justice transformée en attraction populaire, presque foraine, est jugée intolérable pour la République. Les autorités décident alors d’interdire purement et simplement les exécutions capitales en public, mettant fin à une pratique qui remontait, sous une forme ou une autre, à plusieurs siècles d’histoire judiciaire française.

Eugen Weidmann entre ainsi malgré lui dans l’histoire à un double titre : celui du meurtrier au charme troublant qui avait fasciné toute une nation, et celui de dernier condamné à mort exécuté en place publique en France. Après lui, la guillotine continuera de fonctionner pendant encore quarante-deux ans, jusqu’à l’abolition de la peine de mort en 1981, mais toujours à l’abri des regards, dans l’enceinte close des prisons.

De ce matin d’été 1939 où le soleil s’est levé un peu trop tôt sur Versailles, il reste des photographies granuleuses, quelques images filmées et le témoignage indirect d’une future star du cinéma. Mais surtout, il reste la trace d’un basculement : celui d’une société qui, confrontée à l’image crue de sa propre violence institutionnelle, choisit de la dissimuler plutôt que de la réformer en profondeur. Une question demeure, presque intacte près de neuf décennies plus tard : sommes-nous réellement plus à l’aise avec la justice lorsqu’elle échappe à notre regard, ou avons-nous simplement appris à détourner les yeux ?

Ce sujet vous intéresse ? post