in

Fini l’idée qu’un village de l’Isère se vide tout seul : EDF a racheté les maisons une par une

On imagine souvent qu’un village se dépeuple par la force des choses : les jeunes partent vers la ville, les commerces baissent le rideau, les maisons se vident lentement au fil des générations. Mais à Creys-Malville, dans l’Isère, ce scénario classique ne colle pas. Ici, le silence des rues ne doit rien au hasard ni à un lent déclin rural. Il est le fruit d’une opération méthodique, presque chirurgicale, où EDF a racheté les maisons une par une. Derrière cette absorption discrète se cache l’un des chapitres les plus spectaculaires du nucléaire français : Superphénix, un colosse d’acier et de sodium qui devait révolutionner la production d’énergie. Retour sur une aventure industrielle hors norme et son empreinte durable sur un coin de campagne iséroise.

Quand EDF frappe à chaque porte : la lente absorption d’un village

Il serait tentant de croire que le voisinage d’un réacteur nucléaire fait naturellement fuir les habitants. La réalité est plus subtile. Pour installer et exploiter un site d’une telle ampleur, il fallait de l’espace, des garanties de sécurité et une zone tampon autour de l’installation. Petit à petit, propriété après propriété, le paysage local s’est transformé. Là où l’on aurait pu parler d’un exode spontané, il s’agit en réalité d’une politique foncière assumée : maîtriser le territoire environnant pour sécuriser durablement le fonctionnement de l’installation.

Cette mainmise progressive raconte quelque chose de profond sur la manière dont les grands projets industriels façonnent nos campagnes. Un réacteur n’occupe pas seulement quelques hectares de béton : il redessine l’organisation même d’un territoire, redistribue les usages du sol et modifie durablement le tissu humain. À Creys-Malville, le géant nucléaire n’a pas seulement produit de l’électricité, il a aussi remodelé son environnement immédiat.

Superphénix, le pari fou d’un réacteur qui devait produire son propre combustible

Pour comprendre l’ampleur du projet, il faut saisir ce qui rendait Superphénix si particulier. Ce n’était pas une centrale nucléaire comme les autres. Il s’agissait d’un réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium, d’une puissance de 1 240 MWe, le premier prototype de cette filière construit à l’échelle industrielle. Son surnom de surgénérateur venait d’une promesse presque magique : produire davantage de matière fissile qu’il n’en consommait. Imaginez une bougie qui, en brûlant, fabriquerait plus de cire qu’elle n’en utilise. C’était là tout le rêve derrière ce colosse.

Le projet était aussi ambitieux sur le plan politique que technique. Superphénix était une aventure tripartite, réunissant EDF, l’Italien Enel et l’Allemand SBK au sein d’une entité commune baptisée NERSA. Dix ans séparèrent le début de la construction, en 1976, du premier couplage au réseau en janvier 1986. Une décennie d’efforts pour donner naissance au plus grand réacteur à neutrons rapides jamais construit dans le monde.

1997, l’année où le géant s’est tu : les raisons d’un arrêt brutal

Le rêve, pourtant, n’a jamais vraiment décollé. Superphénix a affiché un facteur d’exploitation extrêmement faible de 14,4 %, un chiffre qui donne le vertige quand on le compare à une centrale classique tournant à plein régime. Autrement dit, ce mastodonte a passé l’essentiel de son existence à l’arrêt. On pourrait pointer les problèmes techniques inhérents à un projet de première génération, et ils ont bien existé. Mais l’essentiel de ses interruptions relevait en réalité de procédures administratives plutôt que de véritables pannes.

La fin est venue par une décision politique. Sous le gouvernement Jospin, le réacteur a été définitivement arrêté en 1997-1998. Ainsi s’achevait, sans grand fracas, l’histoire opérationnelle d’un géant qui n’avait jamais réellement tenu ses promesses. Le rêve de l’énergie quasi inépuisable s’était heurté à la dure réalité des coûts, des contraintes réglementaires et des difficultés techniques.

Un démantèlement sans fin et un territoire à réinventer : ce qu’il faut retenir

Arrêter un réacteur est une chose, le faire disparaître en est une autre, bien plus longue et complexe. Superphénix détient aujourd’hui un autre record : celui du plus grand réacteur en cours de démantèlement au monde. En 2018, l’autorité de sûreté a autorisé l’engagement de la deuxième étape, qui consiste à ouvrir la cuve du réacteur pour démanteler ses équipements internes. Un travail d’orfèvre à l’échelle industrielle, où chaque geste doit être millimétré.

Le chantier avance à son rythme. Récemment, les équipes ont démantelé le petit bouchon tournant de la cuve et transféré le sommier, une pièce massive, activée et particulièrement irradiante, dans un atelier de découpe téléopéré où les machines travaillent à distance des opérateurs. Le calendrier prévoit un achèvement des opérations à l’horizon 2030, avec, en toute fin de parcours, l’assainissement des structures en béton et le déclassement du site. Ce dernier restera néanmoins propriété d’EDF.

Voilà donc la véritable histoire derrière ce village pas comme les autres : non pas un dépeuplement fatal, mais l’ombre portée d’un projet titanesque, Superphénix, surgénérateur de 1 240 MW raccordé en 1986 et arrêté en 1997, encore en démantèlement aujourd’hui. Une fois le chantier bouclé et le site assaini, une question demeure ouverte : que fera-t-on de ces terres marquées par des décennies d’histoire nucléaire ? Entre mémoire industrielle et reconquête d’un espace rural, l’avenir de Creys-Malville reste, lui aussi, à réinventer.

Ce sujet vous intéresse ? post