Un randonneur qui gravit une butte verdoyante en périphérie de Puebla, une église coloniale perchée au sommet, des pèlerins qui montent chaque année pour honorer la Vierge des Remèdes. Rien, en apparence, ne distingue ce promontoire des innombrables collines qui parsèment le centre du Mexique. Et pourtant, sous cette terre, cette végétation et ce clocher blanchi à la chaux, dort la plus grande construction jamais érigée par des mains humaines en termes de volume, un monument si colossal qu’il éclipse la pyramide de Khéops elle-même. Ce n’est qu’au détour de travaux anodins, au début du siècle dernier, que la vérité a commencé à émerger : cette « colline » n’en était pas une.
- La Grande Pyramide de Cholula, avec 4,45 millions de m³, dépasse largement la pyramide de Khéops (2,5 millions de m³) en volume.
- Bâtie en adobe entre le IIIe siècle avant notre ère et environ mille ans plus tard par plusieurs civilisations superposées, elle fut recouverte par la végétation puis prise pour une simple colline.
- Depuis 1931, environ huit kilomètres de tunnels ont été explorés, mais l'essentiel de la structure reste inexploré en raison de l'église catholique toujours en activité à son sommet.
Sommaire
Sous cette église se cache un géant oublié
Pendant des siècles, les habitants de San Pedro Cholula ont vécu au pied de ce qu’ils considéraient comme une simple élévation naturelle du paysage. L’église Nuestra Señora de los Remedios, bâtie en 1594 sur un ermitage préexistant puis reconstruite dans un style néoclassique entre 1864 et 1874, repose directement sur son sommet, sans que personne, à l’époque, ne soupçonne ce qu’elle recouvrait réellement. Les conquistadors espagnols eux-mêmes s’y sont trompés, prenant cette masse végétalisée pour un simple relief géologique parmi tant d’autres.
Ce n’est qu’au début du XXe siècle, à l’occasion de travaux de construction menés sur les flancs du site, que la vérité a commencé à affleurer : cette élévation n’avait rien de naturel. Il s’agissait en réalité d’un monument entièrement façonné par l’homme, la Grande Pyramide de Cholula, connue en nahuatl sous le nom de Tlachihualtepetl, littéralement la « montagne faite à la main ». Les archéologues estiment aujourd’hui que sa construction aurait débuté dès le IIIe siècle avant notre ère, pour s’étaler sur près de mille ans, chaque civilisation mésoaméricaine ajoutant sa propre strate à l’édifice existant sans jamais chercher à le détruire complètement. On dénombre ainsi au moins six structures superposées, bâties successivement par différents peuples, dont les Olmèques et les Teotihuacains.
Des chiffres qui donnent le vertige
Avec un volume estimé à 4,45 millions de mètres cubes, la Grande Pyramide de Cholula surpasse très largement toutes les autres structures pyramidales connues à ce jour, y compris la célèbre pyramide de Khéops, dont le volume plafonne à environ 2,5 millions de mètres cubes. Autrement dit, ce monument mexicain représente près du double de la masse de matériaux accumulés en Égypte, un record qui reste pourtant méconnu du grand public, éclipsé par la notoriété planétaire des pyramides du Caire.
Sa base mesure entre 400 et 450 mètres de côté selon les relevés, pour une hauteur estimée entre 55 et 66 mètres, des proportions qui en font littéralement l’une des plus vastes empreintes au sol jamais recensées pour un monument de ce type. Contrairement aux pyramides égyptiennes, taillées dans la pierre calcaire, celle de Cholula fut construite principalement en adobe, une brique d’argile séchée au soleil. Ce choix de matériau explique en grande partie pourquoi la nature a pu recouvrir aussi facilement l’édifice au fil des siècles d’abandon, transformant peu à peu un chef-d’œuvre architectural en un simple monticule de terre et de végétation. Ces dimensions soulèvent une question aussi fascinante que vertigineuse : comment des civilisations dépourvues d’outils modernes ont-elles pu déplacer, façonner et empiler un tel volume de matériaux, génération après génération, pendant près d’un millénaire ?
Les tunnels qui n’ont jamais tout révélé
C’est l’archéologue Ignacio Marquina qui, à partir de 1931, a fait creuser les premiers tunnels d’exploration à l’intérieur de la structure. Ce réseau souterrain, qui atteignait déjà environ huit kilomètres de galeries en 1954, a permis aux chercheurs d’étudier les différentes strates de construction accumulées au fil des siècles. Ces excavations ont mis au jour des fresques murales, des vestiges d’autels et des traces d’occupations culturelles distinctes, chacune ayant laissé sa marque avant d’être recouverte, littéralement, par la civilisation suivante.
Pourtant, malgré ces décennies d’exploration patiente, une part immense du volume total de la pyramide demeure aujourd’hui totalement inexplorée. Contrairement aux pyramides de Teotihuacan, largement dégagées et restaurées, celle de Cholula n’a jamais été mise à nu dans son intégralité, en raison de l’importance religieuse et patrimoniale de l’église toujours en activité à son sommet. Le site archéologique global, pyramide comprise, s’étend sur une superficie de 154 hectares, mais l’essentiel de cette masse reste enseveli, faute de pouvoir creuser librement sous un lieu de culte fréquenté quotidiennement par les habitants de la région.
Un site sacré qui traverse les âges sans jamais s’éteindre
Ce qui frappe le plus dans l’histoire de Cholula, c’est la continuité spirituelle ininterrompue du lieu. Bien avant l’arrivée des conquistadors espagnols, les civilisations préhispaniques y vénéraient déjà des divinités locales, transformant ce promontoire artificiel en un véritable centre cérémoniel. Lorsque les colons ont érigé leur église au sommet à la fin du XVIe siècle, ils perpétuaient sans le savoir une tradition millénaire consistant à sacraliser cette élévation, substituant simplement un culte à un autre plutôt que de l’effacer complètement.
Aujourd’hui encore, le site conserve cette double vocation, à la fois lieu de pèlerinage catholique actif et théâtre de célébrations indigènes toujours vivaces. C’est précisément cette dimension sacrée persistante qui explique la prudence extrême des autorités mexicaines face à toute idée de fouille d’ampleur : comment justifier de creuser sous un édifice religieux fréquenté chaque jour, au nom d’une curiosité archéologique certes légitime, mais qui bousculerait un équilibre culturel établi depuis des siècles ? La Grande Pyramide de Cholula incarne ainsi un symbole singulier, celui d’un patrimoine partiellement invisible, où l’archéologie moderne se heurte encore aux limites imposées par la préservation religieuse et culturelle.
Entre son volume qui défie toute comparaison, ses huit kilomètres de galeries qui n’ont livré qu’une fraction de ses secrets, et cette continuité sacrée jamais rompue depuis plus de deux mille ans, la Grande Pyramide de Cholula continue de fasciner chercheurs et visiteurs de passage. Elle rappelle, avec une certaine humilité, que certains des plus grands mystères de l’humanité se cachent parfois littéralement sous nos pieds, tapis sous une colline ordinaire, une église paisible, et le silence complice du temps. Reste à savoir si les générations futures trouveront un jour le moyen de percer ce qu’un simple respect du sacré protège encore aujourd’hui.

