Un village entier rayé de la carte, non pas par une catastrophe naturelle, mais par un vote du Parlement britannique. C’est ce qui est arrivé à Capel Celyn, une paisible communauté rurale du nord du pays de Galles, engloutie sous les eaux pour permettre à une grande ville anglaise de ne jamais manquer d’eau courante. Pétitions, manifestations, procès, sabotages : les habitants ont tout essayé pour sauver leurs maisons, leur école et même les tombes de leurs ancêtres. Rien n’y a fait. En ce moment encore, cette histoire résonne comme une blessure jamais totalement refermée dans la mémoire collective galloise, et elle éclaire d’une lumière crue les rapports de force qui ont longtemps existé entre l’Angleterre et ses voisins celtes.
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Capel Celyn, un havre gallois voué à disparaître
Nichée dans la vallée de Tryweryn, près de Bala, Capel Celyn était le genre de village où le temps semblait s’être arrêté. On y comptait environ 67 habitants, un magasin général, un bureau de poste, une école et surtout la chapelle méthodiste qui donnait son nom à la localité. La vie y était rythmée par les saisons, les récoltes et les offices religieux, dans une région où le gallois restait la langue du quotidien, transmise de génération en génération.
Ce cadre bucolique allait pourtant devenir la cible d’un projet d’ampleur industrielle. Les autorités de Liverpool, en pleine expansion démographique, avaient besoin d’une source d’eau fiable pour alimenter la ville et la péninsule du Wirral. La vallée de Tryweryn, avec son relief propice à la construction d’un barrage, fut désignée comme le site idéal pour créer un immense réservoir, le futur Llyn Celyn. Le problème, c’est qu’un village entier se trouvait exactement là où l’eau devait monter.
Liverpool contre Galles : la bataille inégale pour l’eau
Ce qui rend cette histoire particulièrement amère, c’est la manière dont le projet a été validé. Liverpool n’a pas eu besoin de négocier avec les autorités galloises de planification, ni même d’obtenir leur assentiment. La municipalité a habilement contourné tout le processus habituel en faisant adopter le projet via une loi privée du Parlement, un mécanisme légal permettant de passer au-dessus des instances locales galloises. En clair, Londres a tranché sans que le pays de Galles n’ait vraiment son mot à dire.
Le plus frappant, c’est l’ampleur du rejet politique que ce projet a suscité. Sur les 36 députés gallois siégeant à Westminster, 35 se sont opposés au texte, le trente-sixième s’étant simplement abstenu. Autrement dit, l’opposition galloise fut quasiment unanime. Localement, ce ne sont pas moins de 125 autorités locales qui se sont mobilisées contre l’inondation programmée de la vallée. Malgré cette fronde sans précédent, le poids économique et politique de Liverpool a fini par l’emporter, illustrant crûment le déséquilibre de pouvoir entre l’Angleterre et son voisin gallois à cette époque.
La résistance acharnée d’un village qui refusait de mourir
Face à cette machine administrative implacable, les habitants de Capel Celyn n’ont pas baissé les bras facilement. Pendant près d’une décennie, ils ont multiplié les recours, les pétitions et les rassemblements pour tenter de préserver leur foyer. Mais lorsque les voies légales se sont refermées une à une, la colère a parfois débordé du cadre pacifique. En septembre 1962, deux hommes ont endommagé des machines présentes sur le chantier, un acte qui leur a coûté une amende de 50 livres. Un an plus tard, trois autres militants ont provoqué une explosion qui a sérieusement endommagé les installations, ce qui leur a valu, cette fois, la prison.
Malgré cette résistance, tantôt légale, tantôt désespérée, les travaux se sont poursuivis sans relâche. Les maisons ont été démolies une par une, forçant chaque famille à quitter son foyer, souvent avec un sentiment d’injustice profond. Seul le cimetière du village a bénéficié d’un traitement particulier : ses tombes ont été soigneusement déplacées vers un terrain plus élevé avant que les eaux ne recouvrent définitivement le site. Le 28 octobre 1965, le réservoir a été officiellement inauguré, marquant la fin symbolique de Capel Celyn, alors même que la contestation n’avait jamais vraiment cessé.
Les vestiges d’une trahison qui hante encore le pays de Galles
L’histoire de Tryweryn n’a jamais été un simple fait divers oublié dans les archives. Elle a profondément marqué la conscience politique galloise, contribuant à une hausse durable du soutien pour le parti nationaliste Plaid Cymru et renforçant, des décennies plus tard, les revendications en faveur de la dévolution du pouvoir au pays de Galles. Ce que Liverpool voyait comme une simple question d’infrastructure hydraulique est devenu, pour de nombreux Gallois, le symbole d’une domination anglaise vécue comme une véritable trahison.
Le slogan peint sur un mur de la région, Cofiwch Dryweryn, qui signifie Souviens-toi de Tryweryn, est aujourd’hui devenu un emblème incontournable de la fierté galloise, régulièrement reproduit sur des affiches, des vêtements ou des fresques murales à travers tout le pays. Et parfois, lors des périodes de sécheresse prolongée, quand le niveau du lac baisse anormalement, les ruines de Capel Celyn refont brièvement surface, comme un rappel silencieux surgi des profondeurs. Ces vestiges immergés continuent de fasciner autant qu’ils interrogent, offrant un témoignage tangible d’un village sacrifié pour les besoins d’une autre ville, dans un autre pays.
Plus de soixante ans après l’inondation, Tryweryn reste bien plus qu’un simple épisode d’histoire locale. C’est un rappel puissant de ce qui peut se produire lorsque les intérêts économiques d’une région priment sur l’attachement culturel et identitaire d’une autre. À l’heure où les questions de ressources en eau redeviennent centrales partout en Europe, l’histoire de Capel Celyn invite à s’interroger : combien d’autres villages, ailleurs dans le monde, ont connu ou connaîtront un sort similaire au nom du progrès ?
