Boire dans un crâne humain : l’idée glace le sang, et pourtant, c’est exactement ce que des populations néolithiques semblent avoir pratiqué il y a plusieurs millénaires. En reprenant l’étude de près de 1000 ossements exhumés il y a plus de 50 ans dans trois grottes du sud de l’Espagne, une équipe de recherche vient de mettre au jour des pratiques funéraires qui bousculent l’image que l’on se faisait du cannibalisme préhistorique. Loin d’un rituel unique et uniforme, chaque site raconte une histoire différente, entre violence brute, gestes rituels et symboles encore difficiles à interpréter.

À retenir
  • Une équipe internationale a réexaminé près de 1000 ossements issus de trois grottes andalouses (Malalmuerzo, Carigüela, Majolicas) grâce à une méthode combinant statistiques et intelligence artificielle
  • À Malalmuerzo, vers 5000 avant notre ère, les traces révèlent un épisode de violence collective touchant des victimes de tous âges
  • À Carigüela, deux crânes ont été façonnés en coupes à boire, tandis qu'à Majolicas, vers 3800 avant notre ère, des ossements teintés au cinabre suggèrent une pratique rituelle sans violence apparente

Ce travail s’appuie sur une méthode originale, mêlant analyse statistique classique et intelligence artificielle, pour trier les innombrables traces laissées sur les os : fractures, coupures, impacts contondants ou encore marques de dents. Un exercice de patience qui a permis de redonner du sens à des collections d’ossements longtemps restées dans l’ombre des réserves archéologiques.

Le mystère des grottes andalouses refait surface après 50 ans de silence

Le mystère des grottes andalouses refait surface après 50 ans de silence
Des marques de coupure sont visibles sur l'os zygomatique d'un crâne adulte de la grotte de Majolicas.
Crédit : © Antonio Rodríguez-Hidalgo / IAM-CSIC

Dans la région de Grenade, en Andalousie, trois cavités ont livré, il y a plus d’un demi-siècle, des centaines d’ossements humains : Malalmuerzo, Carigüela et Majolicas. À l’époque, les fouilleurs n’avaient pas les outils nécessaires pour comprendre ce que ces os racontaient réellement. Les collections ont donc dormi pendant des décennies, en attendant qu’une nouvelle génération de chercheurs vienne les réexaminer avec un regard neuf.

C’est chose faite grâce à une équipe internationale, dont font partie des spécialistes rattachés à l’Institut d’archéologie de Mérida. En combinant des outils statistiques et l’intelligence artificielle, ils ont pu classer méthodiquement les traces de dommages présentes sur les ossements, tout en estimant l’âge des individus concernés. Résultat : trois épisodes distincts se dessinent, chacun ancré dans une période et un contexte social bien particuliers.

Malalmuerzo, 5000 avant notre ère : quand la violence collective frappe sans distinction d’âge

Le site de Malalmuerzo livre l’épisode le plus brutal des trois. Vers 5000 avant notre ère, un acte de violence collective y a frappé des victimes de tous âges, sans distinction. Les marques observées sur les ossements, entre fractures et traces d’impacts contondants, suggèrent un événement ponctuel et intense plutôt qu’une pratique répétée dans le temps.

Ce constat interroge autant qu’il inquiète : comment expliquer qu’un groupe entier, des plus jeunes aux plus âgés, ait pu être visé de la sorte ? Les chercheurs restent prudents sur les causes exactes de cet épisode, mais le contexte général du Néolithique, marqué par des tensions et des conflits entre communautés, offre une toile de fond plausible à cette violence qui semble avoir touché sans distinction.

Carigüela et ses crânes-coupes, un usage funéraire qui interroge

C’est à Carigüela que se cache la découverte la plus troublante. Les restes retrouvés dans cette grotte couvrent plusieurs périodes néolithiques, ce qui en fait un site particulièrement riche pour comprendre l’évolution des pratiques dans la durée. Mais c’est un détail précis qui a retenu toute l’attention des chercheurs : deux crânes ont été transformés en coupes à boire.

Un tel façonnage ne s’improvise pas. Il suppose un traitement délibéré et minutieux du crâne, bien après la mort de l’individu, dans un but qui reste encore largement mystérieux. S’agissait-il d’un hommage rendu à un défunt, d’un trophée de guerre, ou d’un objet à usage strictement rituel ? Aucune réponse définitive n’a pu être apportée, mais cette découverte illustre à elle seule la complexité des relations que ces populations entretenaient avec la mort et les restes de leurs semblables.

Majolicas et le cinabre rouge : quand le rituel prend le pas sur la violence

Majolicas et le cinabre rouge : quand le rituel prend le pas sur la violence
Un crâne néolithique adulte provenant de la grotte de Majolicas présente des marques de découpe dues au dépeçage.
Crédit : © Antonio Rodríguez- Hidalgo / IAM-CSIC

Le troisième site, Majolicas, offre un contraste saisissant avec les deux précédents. L’épisode le plus récent qui y a été identifié, daté d’environ 3800 avant notre ère, ne semble pas associé à un contexte de violence. Ici, ce sont des ossements teintés en rouge, probablement à l’aide de cinabre, un minéral rare à l’époque, qui attirent l’attention.

Ce choix de colorer les os évoque davantage une démarche symbolique, liée à des motivations rituelles ou funéraires, qu’un acte de brutalité. Majolicas rappelle ainsi que le cannibalisme néolithique ne se résume pas à une seule explication, mais recouvre des pratiques et des contextes sociaux très différents selon les lieux et les époques.

En croisant les données de ces trois grottes, l’ensemble du dossier révèle une réalité bien plus nuancée qu’on ne pourrait l’imaginer : au fil du Néolithique, le cannibalisme réapparaît à plusieurs reprises, mais jamais tout à fait de la même manière. Tantôt geste de violence extrême, tantôt manipulation rituelle des restes humains, ces pratiques s’inscrivent dans un contexte plus large de conflits et de croyances qui restent, pour beaucoup, encore à décrypter.

Ce que ces trois grottes andalouses nous rappellent, c’est que nos ancêtres du Néolithique avaient un rapport à la mort bien plus complexe qu’une simple opposition entre sacré et barbare. Entre le massacre collectif de Malalmuerzo, les crânes-coupes de Carigüela et le cinabre rouge de Majolicas, une même période historique semble avoir donné naissance à des gestes radicalement différents face à la mort. De quoi inviter à repenser, une fois de plus, ce que l’on croyait savoir sur nos lointains prédécesseurs.

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