Imaginez un instant que l’on efface le nom de Marie Curie des manuels, ne laissant que celui de ses collègues masculins. Absurde, n’est-ce pas ? Et pourtant, c’est exactement ce qui est arrivé à une héroïne discrète du XVIIIe siècle, une femme qui a fait le tour du monde alors que la loi le lui interdisait formellement. Quand on évoque les grandes expéditions maritimes de cette époque, on imagine spontanément des ponts de bois grouillant de marins burinés, des capitaines à tricorne et un univers exclusivement masculin. Cette vision, tenace, a la solidité d’une évidence. Mais l’histoire de l’expédition de Bougainville vient bousculer ce tableau bien rangé. Car à bord de l’Étoile, l’un des deux navires du célèbre tour du monde français, se cachait une passagère pas comme les autres. Une femme dont le savoir botanique valait de l’or, et dont la présence clandestine raconte une tout autre histoire que celle des livres.
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Une supercherie sous les yeux de l’équipage
Nous sommes en 1766. La Marine royale, sur ordre de Louis XV, arme deux vaisseaux, la Boudeuse et l’Étoile, pour réaliser le premier tour du monde français par la mer. Le règlement est catégorique : aucune femme n’est autorisée à embarquer. C’est dans ce contexte que Jeanne Baret, née en 1740 dans un modeste village de Bourgogne, va accomplir un exploit d’une audace folle. Compagne et assistante du botaniste Philibert Commerson, elle se déguise en homme, bande sa poitrine, adopte le prénom de Jean et se fait engager comme simple valet du naturaliste.
Pendant près de deux ans, la supercherie tient. Toute une expédition, des dizaines d’hommes vivant dans la promiscuité d’un navire, ne voit rien. Il faudra attendre l’escale à Tahiti, au printemps 1768, pour que le voile se lève, un épisode rapporté notamment par François Vivès, le chirurgien de l’Étoile. La duperie, restée secrète si longtemps, en dit long sur la détermination de cette femme prête à tout pour poursuivre sa passion.
Dans l’ombre du botaniste, le savoir caché de la véritable experte
Réduire Jeanne Baret à une simple curiosité historique, une femme travestie, serait passer à côté de l’essentiel. Car cette paysanne autodidacte était une botaniste hors pair. Commerson lui avait appris à lire et à écrire pour qu’elle puisse consigner et répertorier les végétaux étudiés. Mais très vite, l’élève dépassa son rôle d’assistante.
Le naturaliste souffrait d’une santé fragile, souvent cloué dans sa cabine par le mal de mer et diverses affections. C’est donc Jeanne qui assurait l’essentiel du travail de terrain : elle grimpait les sentiers escarpés, fouillait les forêts tropicales, portait le lourd matériel de collecte et rapportait les spécimens. Véritable cheville ouvrière de l’entreprise scientifique, elle collectait et documentait des plantes utiles au fil des escales, transformant chaque terre nouvelle en laboratoire à ciel ouvert.
Des herbiers qui valaient de l’or
Le fruit de ce travail acharné est proprement colossal. Au terme du voyage, Commerson et Baret avaient rassemblé plus de 6 000 spécimens de plantes. Une collection immense, un trésor scientifique inestimable pour l’époque, où chaque nouvelle espèce répertoriée pouvait ouvrir des perspectives en médecine, en agriculture ou en commerce.
Parmi ces découvertes figure une plante grimpante aux couleurs éclatantes, repérée lors de l’escale à Rio de Janeiro. On attribue à Jeanne Baret l’identification de cette fleur qui allait devenir mondialement célèbre : le Bougainvillea, baptisé en l’honneur du capitaine de l’expédition. Comble de l’ironie, la personne qui a joué un rôle dans cette trouvaille n’a jamais eu droit à cet honneur. La fleur porte le nom de l’homme qui commandait, et non celui de la main qui l’a cueillie.
Effacée des livres, puis ressuscitée
Débarquée avec Commerson à l’île de France, l’actuelle île Maurice, Jeanne Baret y perdit son compagnon en 1773. Elle finit néanmoins par rentrer en France, devenant ainsi la première femme à avoir accompli le tour du monde. Un titre de gloire qui aurait dû l’inscrire au panthéon des grands explorateurs. Il n’en fut rien.
Pendant des générations, son nom demeura dans l’ombre, ses contributions scientifiques attribuées aux hommes qui l’entouraient. Il aura fallu attendre notre époque pour que justice commence à lui être rendue. En 2012, une nouvelle espèce végétale découverte en Équateur et au Pérou fut baptisée Solanum baretiae en son honneur. Un hommage tardif, mais symbolique, qui a permis de faire ressurgir des oubliettes une aventurière longtemps invisible.
L’histoire de Jeanne Baret nous rappelle que les grandes pages de la science ont souvent été écrites par des mains restées anonymes. Derrière le vernis héroïque des expéditions du XVIIIe siècle se cachaient des acteurs et des actrices oubliés, dont le talent ne pesait pas assez lourd face aux conventions de leur temps. Alors, combien d’autres Jeanne Baret dorment encore dans les marges de nos livres d’histoire, attendant qu’on redonne enfin un nom à leur travail ?
