Un caillou gris, à moitié enfoui dans le sable, sur une plage où l’accès est théoriquement impossible à quiconque n’appartient pas à l’industrie minière. C’est exactement ce sur quoi trébuche un géologue de la société Namdeb en avril 2008, dans l’une des régions les plus verrouillées de Namibie. Sauf que ce galet n’en est pas un. En le dégageant du sol, l’homme met la main sur un lingot de cuivre frappé d’un symbole qui n’a rien de namibien : un trident, emblème d’un puissant marchand européen de la Renaissance. Ce jour-là, sans le savoir encore, il vient de rouvrir un dossier maritime resté clos depuis près de cinq siècles, celui du Bom Jesus, une caraque portugaise disparue corps et biens en 1533 avec environ trois cents personnes à son bord.

À retenir
  • En 2008, un géologue de Namdeb découvre dans le Sperrgebiet namibien un lingot de cuivre frappé du trident d'Anton Fugger, menant à l'identification du Bom Jesus, caraque portugaise disparue en 1533 avec environ 300 personnes à bord
  • La fouille de sauvetage a permis de récupérer 22 tonnes de lingots ainsi que de l'ivoire, de l'or et des astrolabes, dont la conservation reste un défi majeur près de vingt ans après la découverte
  • Le sort de l'équipage demeure un mystère puisque presque aucun reste humain n'a été retrouvé sur le site, hormis quelques os d'orteils dans une chaussure, laissant supposer que la plupart des passagers ont atteint la côte.

Le jour où un caillou s’est révélé être un lingot du XVIe siècle

Sur le terrain, rien ne distingue au premier regard un lingot de cuivre oxydé d’une simple pierre roulée par les vagues pendant des siècles. C’est justement cette ressemblance trompeuse qui rend la découverte si extraordinaire : le géologue de Namdeb ne cherchait ni épave ni trésor, il faisait simplement son travail habituel dans une zone minière. Mais en nettoyant l’objet, un détail attire son attention, un trident gravé dans le métal, la marque personnelle d’Anton Fugger, l’un des financiers les plus influents de l’Europe du XVIe siècle.

Ce sceau change tout. Il ne s’agit plus d’un débris quelconque abandonné sur une plage, mais de la signature d’un commerce transcontinental vieux de près de 500 ans. Les recherches qui suivent permettent d’identifier le navire à l’origine de cette cargaison : le Bom Jesus, une nau portugaise partie de Lisbonne le 7 mars 1533, en direction de l’Inde, pour un voyage prévu sur quinze mois. Le bâtiment ne rejoindra jamais sa destination. Il fait partie des vingt-et-un navires perdus sur cette route commerciale entre 1525 et 1600, mais c’est le seul dont l’épave a été retrouvée près de l’actuelle Namibie.

Sperrgebiet, la zone interdite qui cachait un secret vieux de 500 ans

Le lieu de la découverte n’a rien d’anodin. Le site se situe à environ seize miles au nord de l’embouchure de l’Orange River, près de la ville minière d’Oranjemund, dans une région portant un nom qui résume bien son caractère : le Sperrgebiet, littéralement la « zone interdite » en allemand. Ce territoire, fortement restreint, appartient à Namdeb, une coentreprise associant le géant du diamant De Beers et le gouvernement namibien. Autrement dit, l’épave la plus riche jamais mise au jour sur la côte subsaharienne africaine reposait dans l’un des endroits les moins accessibles au monde.

Cette localisation improbable explique en partie pourquoi le site est resté intact si longtemps, loin des pilleurs et des curieux. Elle explique aussi pourquoi les premières interventions n’ont pas été menées par des archéologues maritimes chevronnés, mais par des employés de la mine de diamants eux-mêmes. Un expert a bien été consulté, mais uniquement par téléphone. Une situation peu commune pour un site d’une telle importance historique.

22 tonnes de trésors : l’inventaire vertigineux d’un naufrage oublié

Ce que le sable namibien avait préservé pendant près de cinq siècles dépasse largement le lingot initial. La fouille de sauvetage, complexe en raison des conditions du site, permet de récupérer pas moins de 22 tonnes de lingots. S’y ajoutent de l’ivoire, de l’or et des astrolabes, souvent enveloppés dans des concrétions calcaires et sableuses qui les ont protégés du temps comme une carapace naturelle.

Une grande partie de ces objets se trouvait immergée, ce qui pose un défi de conservation particulier : privés d’eau et exposés à l’oxygène une fois sortis, ils se détériorent bien plus rapidement qu’on ne l’imaginerait. Près de vingt ans après la découverte, certains artefacts continuent d’ailleurs de s’abîmer, malgré un stockage à long terme censé les préserver. Un rappel que sortir un trésor du sable n’est souvent que la première étape d’un travail de sauvegarde qui peut s’étirer sur des décennies.

Un mystère qui reste entier : où sont passés les 300 hommes du Bom Jesus ?

Si le Bom Jesus a livré une part impressionnante de ses richesses matérielles, il garde jalousement le secret de son équipage. À bord se trouvaient environ trois cents personnes : marins, soldats, esclaves, marchands et prêtres, sous le commandement du capitaine Dom Francisco de Noronha. Or, sur le site, les restes humains sont quasiment inexistants. Seuls quelques os d’orteils, retrouvés à l’intérieur d’une chaussure, témoignent indirectement d’une présence humaine.

Cette absence troublante laisse imaginer que la majorité des passagers auraient réussi à atteindre la terre ferme après le naufrage, plutôt que de sombrer avec le navire. Mais ce qu’il est advenu de ces centaines d’hommes une fois échoués sur une côte aussi hostile reste, à ce jour, une énigme entière. Le sable a livré le cuivre, l’or et l’ivoire, mais il n’a pas rendu ses hommes.

Cette histoire résume à elle seule la part de hasard qui préside souvent aux plus grandes découvertes archéologiques : un employé qui ramasse ce qu’il croit être un galet, dans une zone où presque personne n’a le droit de mettre les pieds, et c’est tout un pan de l’histoire maritime européenne qui refait surface. Le Bom Jesus continue aujourd’hui d’être étudié, entre défis de conservation et zones d’ombre non résolues. Reste à savoir si le Sperrgebiet, malgré son nom, cache encore d’autres secrets enfouis sous ses dunes surveillées.

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