Imaginez un athlète olympique titubant sur la ligne d’arrivée, hallucinant, à moitié inconscient, porté par ses propres entraîneurs qui agitent ses jambes pour donner l’illusion qu’il court encore. Cette scène surréaliste n’est pas tirée d’un film catastrophe, elle s’est réellement produite lors d’un marathon olympique. Et la raison de cet état est encore plus troublante : une petite fiole, toujours la même, versée à intervalles réguliers dans la bouche du coureur par ses propres médecins. Une pratique que l’on qualifierait aujourd’hui de tentative d’empoisonnement, mais qui était alors présentée comme une aide bienveillante. Retour sur l’un des épisodes les plus ahurissants de l’histoire du sport, où la frontière entre remède et poison n’a jamais été aussi mince.
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Un marathon organisé dans des conditions dignes d’un cauchemar
Tout commence à Saint-Louis, aux États-Unis, dans le cadre de l’Exposition universelle qui accueille cette année-là les Jeux olympiques. Sur le papier, l’épreuve du marathon semble classique. Dans les faits, elle vire rapidement au fiasco absolu. Le parcours, tracé sur des routes de terre battue, soulève une poussière permanente que les coureurs doivent avaler à chaque foulée. La chaleur, quant à elle, est écrasante, avec des températures qui dépassent largement ce que le corps humain peut endurer sur une distance aussi longue.
Sur les 32 athlètes venus de sept nations différentes, seuls 14 parviennent à franchir la ligne d’arrivée. Les autres abandonnent, s’effondrent ou se perdent littéralement en pleine nature, faute de signalisation correcte. L’arbitrage est chaotique, l’organisation improvisée, et le temps du vainqueur, 3 heures 28 minutes et 53 secondes, reste à ce jour le plus lent jamais enregistré dans l’histoire olympique, avec près d’une demi-heure d’écart par rapport à un temps considéré comme normal pour l’époque. C’est dans ce contexte déjà catastrophique que va se dérouler l’un des épisodes les plus troublants du sport moderne.
La strychnine, ce poison que l’on prenait pour un remède miracle
À dix miles de l’arrivée, l’un des favoris de la course, l’Américain Thomas Hicks, montre des signes évidents d’épuisement. Assoiffé, il réclame de l’eau à son équipe d’assistance. Celle-ci refuse catégoriquement, de peur que boire ne provoque des crampes ou des troubles digestifs, et se contente de lui humidifier la bouche avec une éponge trempée dans de l’eau tiède. Une décision qui, avec le recul, paraît presque anodine comparée à ce qui va suivre.
Sept miles avant la fin, alors que Hicks montre des signes clairs de défaillance physique, ses assistants lui administrent un mélange de strychnine et de blancs d’œufs. Ce geste constitue, aujourd’hui reconnu, le premier cas recensé de dopage dans l’histoire des Jeux olympiques modernes. À l’époque, il n’existe absolument aucune règle encadrant l’usage de substances stimulantes. La strychnine sulfate est même perçue comme un stimulant populaire et parfaitement légal, utilisé couramment pour stimuler le système nerveux et repousser les limites de la fatigue. Personne ne semble alors mesurer le danger que représente cette substance, pourtant connue par ailleurs comme un poison redoutable à forte dose.
Thomas Hicks, un vainqueur porté à bout de bras par ses propres médecins
L’effet du premier mélange s’estompe rapidement, et Hicks recommence à montrer des signes de faiblesse extrême. Son équipe décide alors de réitérer l’opération, avec une nouvelle dose de blancs d’œufs et de strychnine, cette fois accompagnée de cognac. Le cocktail, aussi improvisé que dangereux, maintient artificiellement le coureur debout, mais à quel prix. Les témoignages de l’époque décrivent un homme au bord du collapsus, hallucinant, dont le corps semble fonctionner en pilote automatique tandis que son esprit s’échappe peu à peu.
Lorsque Hicks pénètre enfin dans le stade, il n’est plus vraiment en état de courir. Ses assistants doivent littéralement le porter au-dessus de la ligne d’arrivée, le maintenant en l’air pendant qu’il agite mécaniquement les pieds, comme pour donner l’illusion qu’il termine la course par ses propres moyens. C’est ainsi, soutenu par ceux-là mêmes qui viennent de lui administrer un poison à deux reprises, que Thomas Hicks devient champion olympique après deux doses de strychnine. Une victoire aussi symbolique qu’inquiétante, qui aurait pu, dans d’autres circonstances, se transformer en tragédie.
Ce que cette course a changé dans l’histoire du sport
Cet épisode, aussi spectaculaire qu’effrayant, ne restera pas sans conséquence. Les excès observés lors de ce marathon, entre déshydratation organisée, substances stimulantes administrées sans le moindre contrôle et athlètes livrés à eux-mêmes dans des conditions extrêmes, poussent les instances sportives à réagir. Quatre ans plus tard, à l’occasion du marathon de Londres, une règle inédite voit le jour : la règle 4 du règlement de l’épreuve, considérée comme la toute première règle antidopage de l’histoire olympique.
Ce texte fondateur marque un tournant dans la manière dont le sport de haut niveau va, peu à peu, encadrer les pratiques autour de la performance. Il faudra encore de nombreuses décennies avant que des contrôles antidopage rigoureux ne se généralisent, mais l’histoire de Thomas Hicks reste, aujourd’hui encore, l’un des exemples les plus frappants pour illustrer à quel point la frontière entre exploit sportif et danger vital pouvait être ténue à l’aube du sport moderne.
En repensant à cette scène, un homme porté au-dessus de la ligne d’arrivée, les jambes s’agitant dans le vide, on mesure à quel point notre rapport à la performance et à la santé des athlètes a évolué. Ce marathon de 1904, aussi chaotique soit-il, aura au moins eu le mérite de poser les premières bases d’un encadrement médical du sport. De quoi s’interroger, aujourd’hui encore, sur les limites que la quête de victoire peut parfois pousser à franchir.
