En 1959, sur un confetti de roche perdu au large de Nagasaki, on comptait plus de 139 100 habitants par kilomètre carré dans le quartier résidentiel le plus dense. Un chiffre presque irréel, qui a valu à ce lieu le titre officieux d’endroit le plus peuplé de la planète rapporté à sa surface. Aujourd’hui, plus une seule âme n’y vit. Bienvenue sur Hashima, cette île japonaise que les habitants surnommaient Gunkanjima, l’île-cuirassé, à cause de sa silhouette qui rappelait celle d’un navire de guerre. Son histoire est celle d’une utopie industrielle devenue, en quelques décennies à peine, l’une des villes fantômes les plus photographiées au monde.
- En 1959, Hashima atteignait 5 259 habitants sur seulement 6,3 hectares, avec une densité record de 139 100 habitants/km² dans son quartier résidentiel.
- L'île doit son essor à un gisement de charbon exploité par Mitsubishi dès 1890, mais aussi à un passé sombre marqué par le travail forcé de 800 Coréens et Chinois pendant la Seconde Guerre mondiale.
- Après la fermeture de la mine en 1974 due à la transition vers le pétrole, l'île s'est vidée en quelques mois et reste aujourd'hui inhabitée, devenue un site touristique encadré.
Sommaire
Une île minuscule transformée en fourmilière humaine
Difficile d’imaginer aujourd’hui qu’un tel entassement humain ait pu exister sur une surface aussi ridicule. Hashima ne mesure que 6,3 hectares, soit à peine la taille de quelques terrains de football mis bout à bout. Et pourtant, en 1950, cette île accueillait déjà plus de 5 300 habitants, avant d’atteindre son apogée en 1959 avec 5 259 résidents selon les décomptes les plus précis. Rapportée à la superficie totale de l’île, la densité grimpait alors à 84 100 habitants par kilomètre carré, un chiffre qui explosait littéralement dans le quartier des habitations, où l’on frôlait les 139 100 habitants au kilomètre carré.
Pour loger cette population, les autorités et l’entreprise exploitante n’ont eu d’autre choix que de construire vers le haut. C’est ainsi que Hashima est devenue, dès 1916, le berceau des premiers grands immeubles en béton armé du Japon, une prouesse architecturale à l’époque, pensée pour résister aux typhons qui balayaient régulièrement la mer de Chine orientale. Écoles, commerces, cinéma et même un temple s’entassaient sur ce rocher, créant une micro-société urbaine d’une densité sans équivalent dans l’histoire moderne.
Le charbon, moteur d’une prospérité qui semblait éternelle
Si des milliers de personnes ont accepté de vivre entassées sur ce caillou, c’est parce qu’une ressource précieuse s’y cachait sous les flots. Dès 1810, un important gisement de houille est découvert sur cette île alors totalement inhabitée. Il faudra toutefois attendre 1890 pour que le géant industriel Mitsubishi rachète le site et y installe une véritable exploitation minière sous-marine, faisant venir sur place toute la main-d’œuvre nécessaire à son fonctionnement.
Cette période de prospérité a toutefois un revers beaucoup plus sombre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Hashima a également servi de lieu de travail forcé : environ 800 travailleurs coréens et chinois y ont été contraints de travailler dans des conditions extrêmement difficiles, si bien qu’environ 120 d’entre eux y trouveront la mort. Ce traumatisme historique n’a jamais été totalement effacé de la mémoire collective et explique encore aujourd’hui l’opposition ferme de la Corée du Sud à l’inscription du site au patrimoine mondial de l’Unesco, une reconnaissance que le Japon a pourtant fini par obtenir.
L’abandon soudain d’une cité entière en quelques mois
Le basculement a été aussi rapide que l’ascension avait été spectaculaire. À partir des années 1960, le Japon opère une transition énergétique majeure : le pétrole remplace progressivement le charbon comme principale source d’énergie du pays. Les mines comme celle de Hashima, autrefois si stratégiques, perdent brutalement leur intérêt économique. Les réserves de houille s’épuisent, la rentabilité s’effondre, et l’exploitation devient intenable.
En 1974, la mine ferme définitivement ses portes. Ce qui frappe le plus dans cette histoire, c’est la vitesse de l’exode qui a suivi : en l’espace de quelques mois seulement, les milliers de résidents plient bagage et quittent l’île pour de bon. Là où grouillait autrefois une communauté dense et animée, il ne reste plus que le silence. Hashima devient alors une ville fantôme livrée aux intempéries, pratiquement inaccessible et laissée à l’abandon pendant près de trois décennies.
Gunkanjima aujourd’hui, entre ruines fantomatiques et fascination mondiale
De nos jours, la population officielle de Hashima est de zéro habitant. L’île, longue de 480 mètres et large de 160, n’est plus qu’un squelette de béton rongé par le sel et l’air marin. Les immeubles s’effondrent lentement, les couloirs autrefois animés d’enfants et de mineurs sont désormais envahis par la végétation et le silence. Ce spectacle a de quoi fasciner autant qu’il interroge sur la fragilité de nos constructions humaines les plus ambitieuses.
Cette atmosphère singulière n’a d’ailleurs pas échappé au septième art ni aux amateurs de tourisme insolite, puisque des visites encadrées sont désormais proposées depuis quelques années pour découvrir une partie de l’île, dans des conditions de sécurité strictes en raison de l’état des bâtiments. Gunkanjima s’impose ainsi comme l’un des exemples les plus saisissants de ville fantôme industrielle, témoignage brut d’une époque où le charbon dictait le rythme de vie de milliers de familles japonaises.
De l’effervescence d’une cité minière surpeuplée à la solitude absolue d’un rocher battu par les vents, Hashima incarne à elle seule le cycle accéléré de nos sociétés industrielles, capables de bâtir puis de déserter en quelques décennies à peine. Alors que le tourisme patrimonial s’intéresse de plus en plus à ces lieux abandonnés, une question demeure : combien d’autres Gunkanjima sommeillent encore, disséminées à travers le monde, en attendant que l’on redécouvre leur histoire ?

