Il monte dans une voiture pour indiquer un chemin. Quinze minutes plus tard, sans qu’il le sache encore, son destin bascule et il entre malgré lui dans les livres d’histoire de la médecine. Ce jour d’octobre, dans un petit village côtier somalien, se joue la toute dernière transmission naturelle d’une maladie qui a terrifié l’humanité pendant des millénaires. Mais l’histoire de la variole ne se termine pas aussi simplement qu’on pourrait le croire, et ce qui va se produire un an plus tard, à des milliers de kilomètres de là, dans un laboratoire britannique, viendra rappeler que la victoire scientifique peut parfois côtoyer le drame le plus intime.
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La victoire de 1977 : quand la Somalie ferme le chapitre de la variole naturelle
La ville de Merca, en Somalie, entre dans l’histoire médicale en ce mois d’octobre 1977. Ali Maow Maalin, cuisinier à l’hôpital local, âgé de 23 ans à l’époque, croise ce jour-là une famille de nomades cherchant son chemin dans son village. Ignorant que deux enfants malades se trouvaient dans le véhicule, il monte à bord pour les orienter. En seulement quinze minutes, le virus a fait son œuvre : Maalin devient, sans le savoir encore, la dernière personne au monde à contracter la variole par voie naturelle.
Ce cas isolé marque en réalité l’aboutissement de plus d’une décennie d’efforts internationaux. La campagne d’éradication lancée par l’Organisation mondiale de la santé en 1967 a mobilisé des ressources considérables : des équipes sillonnent alors les zones les plus reculées du globe pour vacciner les populations et traquer les derniers foyers infectieux. La Somalie, avec ses conflits internes et son accès particulièrement difficile, représente à ce moment-là un défi logistique majeur pour les autorités sanitaires.
Ce qui rend cette histoire encore plus remarquable, c’est que Maalin avait toujours refusé de se faire vacciner, tout simplement par peur des aiguilles. Il survit finalement à la maladie, un dénouement presque symbolique. Son infection est repérée grâce à un système de surveillance particulièrement robuste mis en place par l’OMS, capable de localiser un foyer même dans un village reculé. Placé en isolement volontaire, il ne contaminera personne parmi ses nombreux contacts, évitant ainsi une nouvelle épidémie qui aurait pu relancer indéfiniment le combat contre la maladie.
Ce succès scientifique est salué comme l’une des plus grandes réussites de la médecine moderne. Il faut d’ailleurs rappeler que le dernier cas de variole majeure, la forme la plus virulente de la maladie, était déjà survenu deux ans plus tôt, en 1975, au Bangladesh. Avec l’épisode de Merca, c’est cette fois la forme mineure qui disparaît définitivement de la circulation naturelle, ouvrant la voie à une certification officielle par l’Assemblée mondiale de la santé, qui déclarera la variole éradiquée au niveau mondial le 8 mai 1980.
Birmingham 1978 : l’incident qui a semé le doute sur la sécurité des laboratoires
Moins d’un an après la victoire somalienne, un événement inattendu vient assombrir ce triomphe qu’on croyait pourtant définitif. En août 1978, Janet Parker, photographe médicale travaillant à l’université de Birmingham, contracte la variole dans des circonstances qui vont bouleverser durablement la communauté scientifique internationale.
Son bureau se situe juste au-dessus d’un laboratoire de recherche sur la variole, dirigé par le professeur Henry Bedson. Les enquêteurs établissent rapidement un lien entre sa contamination et une fuite du virus depuis les installations situées à l’étage inférieur, un scénario que personne n’avait envisagé aussi tardivement dans la lutte contre la maladie.
Parker développe les symptômes classiques de la maladie : fièvre, éruptions cutanées et complications respiratoires sévères. Malgré les soins prodigués, son état se dégrade rapidement, révélant que le virus n’avait rien perdu de sa virulence malgré son éradication officielle sur le terrain. Cette contamination accidentelle soulève immédiatement des questions cruciales sur les protocoles de sécurité en vigueur dans les laboratoires manipulant des agents pathogènes aussi dangereux, même dans un cadre de recherche scientifique parfaitement légitime.
Le drame humain derrière l’incident : conséquences et responsabilités
L’histoire de Janet Parker prend une tournure tragique quelques semaines après sa contamination. Malgré les traitements administrés, elle succombe à la maladie en septembre 1978, devenant ainsi la dernière victime connue de la variole dans le monde, un an à peine après le cas somalien.
Le professeur Bedson, responsable du laboratoire incriminé, est profondément marqué par cette tragédie. Face aux accusations et à la pression médiatique grandissante, il met fin à ses jours quelques jours avant le décès de Parker, incapable de supporter le poids de cette responsabilité. Les enquêtes menées par la suite révèlent des failles significatives dans les protocoles de sécurité du laboratoire de Birmingham : un système de ventilation défaillant est identifié comme la cause probable de la propagation du virus jusqu’au bureau de la victime.
Cette double tragédie humaine met en lumière les risques inhérents à la conservation de souches virales dangereuses, même dans un cadre scientifique encadré et supervisé par des institutions académiques reconnues internationalement. Elle rappelle aussi, de manière assez glaçante, que l’éradication d’une maladie dans la nature ne signifie pas sa disparition totale tant que des échantillons continuent d’exister ailleurs, sous surveillance humaine.
Un tournant décisif pour la recherche mondiale sur les agents pathogènes
L’incident de Birmingham provoque une onde de choc dans la communauté scientifique internationale. L’Organisation mondiale de la santé décide alors de renforcer drastiquement les protocoles encadrant la conservation des échantillons de variole partout dans le monde, tirant les leçons de ce drame évitable.
Les laboratoires autorisés à conserver le virus se réduisent progressivement à deux sites hautement sécurisés : le Centre de contrôle des maladies d’Atlanta, aux États-Unis, et le centre de recherche virologique de Novossibirsk, en Russie. Cette centralisation permet un contrôle beaucoup plus strict des conditions de stockage et de manipulation du virus. Des normes de biosécurité de niveau 4, les plus élevées existantes, deviennent obligatoires pour toute recherche impliquant des agents pathogènes similaires.
Quant à Ali Maow Maalin, il ne restera pas un simple témoin de l’histoire. Après sa guérison, il devient un défenseur engagé de la vaccination, en particulier dans la lutte contre la polio en Somalie, utilisant sa propre expérience de la variole pour convaincre les plus réticents. Il travaillera ainsi pour l’Organisation mondiale de la santé jusqu’à sa mort soudaine, en 2013, dans son district natal de Merca, à l’âge de 59 ans, responsable de district pour l’éradication de la polio.
L’affaire Parker reste aujourd’hui une référence incontournable dans l’histoire de la biosécurité. Elle illustre parfaitement les dangers persistants liés à la recherche scientifique, même après l’éradication officielle d’une maladie que l’on croyait vaincue par l’humanité tout entière.
Entre l’exploit collectif d’une campagne sanitaire mondiale et le drame silencieux d’un laboratoire mal ventilé, cette double histoire de 1977 et 1978 raconte finalement deux visages d’une même bataille contre la variole. D’un côté, la victoire du terrain, patiente et méthodique ; de l’autre, le rappel brutal que le danger peut aussi venir de là où l’on s’y attend le moins. Alors que d’autres virus continuent aujourd’hui d’être étudiés dans des conditions extrêmement contrôlées, cette histoire invite à s’interroger : jusqu’où faut-il conserver des agents pathogènes officiellement éradiqués, au nom de la recherche future ?
