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En bâtissant leur première centrale nucléaire face à un volcan, les Philippines ont acheté un bâtiment qu’aucun technicien n’a jamais allumé

Imaginez un bâtiment immense, planté face à un volcan encore actif, dans lequel des milliers d’ouvriers ont travaillé pendant huit ans, pour un coût dépassant les deux milliards de dollars, et qui n’a jamais servi à rien. Pas une seule fois. Pas un seul kilowattheure produit. C’est pourtant la réalité de la centrale nucléaire de Bataan, aux Philippines, un vestige industriel si improbable qu’il ressemble presque à une fiction. Entre ambitions dictatoriales, failles sismiques et traumatisme post-Tchernobyl, cette histoire résume à elle seule les dérives d’un projet pharaonique mal préparé. Retour sur l’un des gâchis énergétiques les plus spectaculaires du vingtième siècle.

Un pari fou sur un sol qui tremble

Tout commence dans les années 1970, lorsque le choc pétrolier de 1973 pousse de nombreux pays à repenser leur dépendance énergétique. Les Philippines, alors dirigées par le régime autoritaire de Ferdinand Marcos, décident de miser sur l’atome pour garantir leur autonomie. Le choix se porte sur la péninsule de Bataan, à une centaine de kilomètres de Manille, où deux réacteurs de 600 mégawatts chacun doivent voir le jour. Sur le papier, l’ambition est claire : faire entrer le pays dans l’ère nucléaire.

Mais très vite, le site choisi interroge. La centrale est construite à seulement une quinzaine de kilomètres du mont Natib, un volcan considéré comme actif, et repose en outre sur une zone traversée par une faille géologique active. Une configuration qui, ailleurs, aurait probablement fait fuir les investisseurs les plus téméraires. Ici, les travaux se poursuivent malgré les avertissements, entre 1976 et 1984, sous la supervision de l’entreprise américaine Westinghouse. Le résultat est un ouvrage massif, achevé dans les délais, mais construit sur des fondations littéralement instables.

Les milliards envolés d’une dictature aux abois

Le prix à payer pour cette aventure nucléaire est colossal. Les estimations les plus sérieuses évaluent le coût final du chantier entre 1,9 et 2,3 milliards de dollars, une somme vertigineuse pour un pays en développement. Cette facture s’explique en partie par des choix techniques discutables, mais aussi par de sérieux soupçons de corruption entourant l’attribution des contrats sous le régime Marcos. Plusieurs enquêtes évoqueront par la suite des surfacturations massives, révélant que le projet avait davantage servi certains intérêts personnels que l’intérêt national.

Cette dette s’est révélée si lourde qu’elle a pesé sur les finances publiques philippines pendant des décennies. Il faudra attendre 1992 pour qu’un accord de remboursement soit négocié avec Westinghouse, formellement signé en 1995. Et c’est seulement en avril 2007, soit plus de vingt ans après l’arrêt du projet, que l’État philippin effectue le tout dernier paiement lié à cette centrale. Autrement dit, des générations entières de contribuables ont payé, pendant plus de deux décennies, pour un bâtiment qui n’a jamais généré la moindre électricité.

Tchernobyl, le séisme qui a tout arrêté

La centrale de Bataan est pourtant achevée en 1984, prête techniquement à entrer en service. Mais l’histoire va en décider autrement. En 1986, deux événements viennent sceller définitivement son destin. D’un côté, la chute du régime Marcos, chassé par la révolution populaire, place Corazon Aquino à la présidence du pays. De l’autre, la catastrophe de Tchernobyl, survenue la même année, provoque une onde de choc mondiale sur la perception du risque nucléaire.

Face à ce double contexte, la nouvelle présidente ordonne l’arrêt définitif de la mise en service de la centrale. Les risques sismiques du site, combinés aux soupçons de corruption et à la peur désormais bien réelle d’un accident nucléaire majeur, rendent l’option politiquement intenable. Le bâtiment reste donc figé dans le temps, entièrement équipé, mais jamais alimenté. Un comble pour une infrastructure conçue pour produire de l’énergie, et qui va au contraire s’avérer être un véritable gouffre financier à entretenir. En 2011, la presse locale révèle ainsi que la simple maintenance de cette coquille vide coûtait environ 155 000 dollars par jour à l’État philippin, uniquement pour éviter que le site ne se dégrade davantage.

Bataan aujourd’hui : musée, ruine ou seconde chance ?

Que faire d’un tel monstre industriel une fois qu’on renonce à l’allumer ? En 2004, la présidente Gloria Macapagal-Arroyo envisage sérieusement de convertir l’installation en centrale à gaz, une option finalement abandonnée faute de moyens et de volonté politique claire. Le bâtiment continue alors sa lente transformation en curiosité locale, jusqu’à devenir, après l’accident de Fukushima en 2011, une véritable attraction touristique. Des visiteurs viennent aujourd’hui parcourir ses couloirs figés dans les années 1980, observer sa salle de contrôle jamais utilisée et son réacteur qui n’a jamais chauffé une seule goutte d’eau.

Mais l’histoire de Bataan ne s’arrête peut-être pas là. Ces dernières années, plusieurs responsables philippins ont relancé le débat sur un possible retour à l’énergie nucléaire, alors que le pays cherche à diversifier son mix énergétique. La question reste toutefois hautement sensible, tant les cicatrices laissées par ce projet raté demeurent vives dans la mémoire collective. Faut-il vraiment ranimer un site situé si près d’un volcan et d’une faille active, même quarante ans plus tard ? Le débat, lui, est loin d’être éteint.

De ce fantôme industriel planté face à un volcan, on retient surtout une leçon universelle : la technologie la plus avancée ne vaut rien sans un contexte politique stable et une confiance publique préservée. La centrale de Bataan, achevée en 1984 mais jamais démarrée, restera longtemps le symbole d’une époque où l’ambition a dépassé la prudence. Reste à savoir si les Philippines oseront un jour rallumer ce géant endormi, ou si le silence de ses couloirs vides continuera, encore longtemps, de raconter cette histoire à ceux qui viennent le visiter.

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