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Les archéologues ne datent plus les premiers bijoux comme avant : ce que des coquillages percés ont changé

Un coquillage percé, pas plus gros qu’un grain de raisin, vient de faire vaciller une certitude vieille de plusieurs décennies. Pendant longtemps, les manuels d’histoire situaient l’apparition des premiers bijoux humains à une période relativement récente à l’échelle de la préhistoire. Or, un site niché dans le sud-ouest marocain vient de bousculer ce récit bien établi. Ce ne sont ni des ossements ni des outils de pierre qui sont à l’origine de ce séisme scientifique, mais de minuscules perles en coquillage, discrètes en apparence, et pourtant porteuses d’une information capitale sur nos lointains ancêtres. Ce que ces objets racontent dépasse largement la simple question de la parure : ils redessinent la carte de l’émergence de la pensée symbolique chez Homo sapiens.

La découverte qui rebat les cartes de la préhistoire

Tout commence dans la grotte de Bizmoune, près d’Essaouira, un lieu qui n’avait rien d’évident pour bouleverser notre compréhension de l’espèce humaine. Les fouilles y ont livré 33 perles en coquillage, façonnées à partir d’une espèce d’escargot marin appelée Tritia gibbosula. Rien d’extraordinaire à première vue, si ce n’est un détail qui change tout : ces objets sont datés d’au moins 142 000 ans, ce qui en fait à ce jour les plus anciennes parures connues sur Terre.

Cette estimation, publiée dans la revue Science Advances, repousse l’apparition de ce comportement symbolique jusqu’au Pléistocène moyen tardif, une période bien plus reculée que ce que l’on imaginait jusqu’alors. Concrètement, cela signifie que des groupes de chasseurs-cueilleurs vivant dans l’actuel Maroc collectaient déjà de minuscules coquillages, les perçaient avec soin, puis les enfilaient pour orner leurs cheveux, leur corps ou leurs vêtements. Un geste en apparence anodin, mais qui témoigne d’une intention bien précise : se distinguer, s’exprimer, exister aux yeux des autres.

Comment dater un coquillage vieux de 100 000 ans sans se tromper

Estimer l’âge d’un objet aussi ancien relève d’un véritable défi technique. Les perles elles-mêmes ne peuvent pas être datées directement avec précision au-delà d’un certain seuil, c’est pourquoi les chercheurs s’appuient sur le contexte géologique dans lequel elles ont été retrouvées, notamment la couche sédimentaire qui les enveloppait. Cette méthode indirecte, bien que rigoureuse, comporte ses limites, et certains spécialistes appellent d’ailleurs à la prudence.

C’est notamment le cas du géochronologue Bert Roberts, qui souligne que l’âge de la couche contenant les perles repose sur un seul échantillon. Il estime plus raisonnablement que ces objets auraient entre 100 000 et 120 000 ans, tout en souhaitant voir cette datation confirmée par d’autres méthodes indépendantes. Cette réserve scientifique n’enlève rien à l’importance de la découverte, elle rappelle simplement que la datation en préhistoire reste un exercice d’équilibriste, où chaque nouvel élément doit être recoupé et vérifié avant d’être définitivement admis.

Un précédent indice avait déjà mis la puce à l’oreille des chercheurs. Un autre site marocain, la Grotte des Pigeons à Taforalt, avait livré des perles en coquillage de Nassarius datées d’environ 82 000 ans, recouvertes d’ocre rouge et portant des traces d’usure révélant qu’elles étaient suspendues, probablement à des cordelettes ou fixées sur des vêtements. Bizmoune ne fait donc pas figure d’exception isolée, mais s’inscrit dans une continuité troublante.

Quand l’ornement devient la preuve d’une pensée symbolique

Pourquoi un simple coquillage percé aurait-il une telle valeur scientifique ? Parce qu’il ne s’agit pas d’un outil destiné à chasser, couper ou construire, mais d’un objet dont la seule fonction est de communiquer quelque chose sur celui ou celle qui le porte. Les archéologues considèrent depuis longtemps les parures paléolithiques comme des marqueurs d’identité : elles pouvaient signaler une appartenance à un groupe, un statut social, ou tout simplement une préférence esthétique. Autrement dit, ces perles sont la trace la plus ancienne connue d’une forme de langage non verbal.

Chaque coquille mesure environ un centimètre, et les trous percés en leur centre, associés aux traces d’usure caractéristiques, ne laissent guère de doute sur leur usage : elles étaient bel et bien portées, probablement enfilées sur des liens végétaux ou des tendons animaux. Cette découverte suggère que les humains modernes adoptaient un comportement pleinement symbolique 10 000 à 20 000 ans plus tôt que ce que l’on pensait jusque-là, une révision chronologique qui n’a rien d’anodin pour comprendre l’évolution de nos capacités cognitives.

Ces objets sont par ailleurs associés à l’Atérien, une industrie lithique du Middle Stone Age reconnaissable à ses pointes de sagaie à pédoncule, une technologie déjà relativement sophistiquée. L’usage précoce et continu de ces perles, couplé à d’autres traits de culture matérielle, dessine un tableau surprenant de continuité culturelle chez les premiers groupes d’Homo sapiens présents en Afrique du Nord.

L’Afrique du Nord, nouveau centre de gravité de nos origines

Cette découverte oblige à repenser la géographie de l’émergence du symbolisme humain. Jusqu’à présent, l’attention se portait surtout vers l’Afrique australe et le Proche-Orient pour retracer les premiers signes de comportements modernes. Le co-auteur de l’étude, Chris Stringer, du Muséum d’histoire naturelle de Londres, propose une image parlante : si l’on trace un triangle reliant les trois localisations les plus éloignées où Homo sapiens était présent entre 75 000 et 120 000 ans, ce triangle s’étend de l’Afrique du Sud au Maroc, jusqu’en Israël. Or, des perles en coquillage sont désormais connues aux trois pointes de ce triangle.

Cette répartition géographique change la manière dont on envisage la diffusion du symbolisme au sein de notre espèce. Plutôt qu’une invention unique surgie en un seul lieu puis diffusée progressivement, il semble que plusieurs populations d’Homo sapiens, dispersées sur un vaste territoire africain et proche-oriental, aient développé des expressions symboliques similaires, presque en parallèle. L’Afrique du Nord, longtemps considérée comme une région périphérique dans les récits sur nos origines, s’impose ainsi comme un acteur à part entière de cette histoire.

Au fond, ces coquillages percés racontent bien plus qu’une simple mode ancienne. Ils témoignent d’une capacité d’abstraction, d’une volonté de transmettre du sens à travers un objet, et d’un réseau social suffisamment développé pour que ces pratiques se perpétuent sur des dizaines de milliers d’années. La science continue d’affiner ses outils de datation, et chaque nouvelle découverte de ce type invite à reconsidérer, un peu plus, la richesse insoupçonnée de nos lointains ancêtres. Reste à savoir quelles autres surprises le sol africain nous réserve encore.

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