Une incitation perverse désigne une mesure censée résoudre un problème, mais qui produit finalement l’effet inverse de celui recherché. C’est exactement ce qui se serait produit à Delhi, à la fin du XIXe siècle, lorsque l’administration britannique a voulu se débarrasser des cobras venimeux qui pullulaient dans la capitale coloniale. Leur solution semblait pourtant frappée au coin du bon sens : payer chaque habitant qui rapporterait un serpent mort. Sur le papier, l’équation paraissait imparable. Dans la réalité, elle allait donner naissance à l’un des exemples les plus cités en économie comportementale, connu aujourd’hui sous le nom d’effet cobra.
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Quand l’administration coloniale sort son porte-monnaie contre les serpents
Sous le Raj britannique, la ville de Delhi fait face à une menace bien réelle : les cobras, particulièrement venimeux, se multiplient dans les zones urbaines et représentent un danger constant pour la population locale. Face à cette situation jugée préoccupante, les autorités coloniales imaginent une réponse simple et directe, une prime financière serait versée pour chaque cobra mort rapporté aux services administratifs. L’idée repose sur une logique économique classique, à savoir inciter la population à participer elle-même à l’éradication du problème plutôt que de mobiliser des moyens publics coûteux.
Dans un premier temps, le dispositif fonctionne à merveille. Les habitants, motivés par cette rémunération inattendue, se lancent dans la chasse aux serpents avec un enthousiasme certain. Le nombre de cobras rapportés grimpe rapidement, et les autorités se félicitent d’avoir trouvé une solution à la fois économique et efficace. L’épisode se serait déroulé durant l’été 1862, selon un récit qui situe précisément l’anecdote dans la capitale du Raj britannique, même si cette datation reste discutée par les historiens.
Delhi se transforme en élevage clandestin de cobras
C’est là que l’histoire prend un tournant inattendu. Certains habitants, plutôt que de traquer les serpents sauvages dans leur environnement naturel, réalisent qu’il est bien plus simple et rentable de les élever eux-mêmes. Pourquoi risquer sa vie à chasser un cobra dans la nature quand on peut en produire à la demande dans un enclos discret ? Des élevages clandestins de cobras commencent alors à fleurir aux abords de la ville, alimentant un véritable marché parallèle entièrement construit autour de la prime.
Ce phénomène illustre à merveille ce que les économistes appellent une incitation perverse : la mesure mise en place pour résoudre un problème finit par en créer un autre, totalement invisible aux yeux de ses concepteurs. Les autorités britanniques, focalisées sur le nombre de cadavres de serpents rapportés, n’avaient pas anticipé que cette statistique pouvait être manipulée. Le résultat immédiat semblait pourtant positif, la population de cobras “sauvages” paraissait diminuer, alors qu’en réalité elle se déplaçait simplement vers des exploitations clandestines.
Le jour où la prime s’arrête, tout bascule
Lorsque l’administration coloniale finit par découvrir la supercherie, la réaction est immédiate, le programme de récompenses est purement et simplement supprimé. Une décision logique en apparence, mais qui va provoquer une catastrophe en chaîne. Les éleveurs clandestins, se retrouvant du jour au lendemain avec des dizaines de cobras devenus totalement sans valeur marchande, décident tout simplement de les relâcher dans la nature plutôt que de continuer à les nourrir à perte.
Le résultat est cruel et paradoxal : la population de cobras à Delhi se retrouve alors supérieure à ce qu’elle était avant même le lancement du dispositif. Le remède censé résoudre le problème l’a en réalité aggravé de manière spectaculaire. Cette anecdote, aussi frappante soit-elle, reste néanmoins entourée d’un certain flou historique. L’historien Michael Vann souligne d’ailleurs que cet exemple précis concernant les cobras de l’Inde britannique ne peut pas être formellement prouvé par des documents d’archives fiables.
L’effet cobra, une leçon intemporelle sur les incitations économiques
Si l’histoire des cobras de Delhi peine à être vérifiée avec certitude, un autre épisode, bien mieux documenté, présente un mécanisme presque identique. Il s’agit de l’effet rat survenu à Hanoï pendant la période coloniale française. Au début du XXe siècle, les autorités françaises mettent en place un système de primes similaire pour lutter contre une invasion massive de rongeurs dans la ville. Les habitants devaient rapporter la queue du rat tué pour toucher la récompense, ce qui a rapidement donné lieu à des dérives comparables, certains rats étant élevés uniquement pour être mutilés et rapportés, tandis que d’autres continuaient de proliférer librement une fois amputés de leur appendice.
C’est finalement l’économiste allemand Horst Siebert qui a popularisé ce concept dans un ouvrage paru en 2001, en s’appuyant sur ces exemples pour illustrer la notion d’incitations perverses. Depuis, la référence au “cobra effect” est devenue un classique dans les manuels d’économie et de gestion des politiques publiques, rappelant qu’une mesure incitative doit toujours être pensée en tenant compte des comportements humains, parfois bien plus créatifs et opportunistes que ne l’imaginent ses concepteurs.
Vraie ou largement enjolivée, l’histoire des cobras de Delhi continue de fasciner parce qu’elle résume en une seule image un principe économique complexe. Elle nous rappelle qu’une bonne intention ne suffit jamais à garantir un bon résultat, et que la manière dont on mesure un succès peut, paradoxalement, devenir la source de son échec. Alors, la prochaine fois qu’une solution semble trop simple pour être vraie, peut-être vaut-il mieux se demander quel élevage clandestin elle risque de faire naître.
