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Les révolutionnaires ouvraient les cachots de la Bastille en espérant des héros, ils sont tombés sur sept détenus très ordinaires

Imaginez la scène : des milliers de Parisiens en colère, armés de piques, de fusils et d’une détermination farouche, se ruent vers la forteresse la plus redoutée du royaume. Ils s’attendent à libérer des martyrs, des victimes de la tyrannie royale enchaînées depuis des années dans l’obscurité des cachots. Ce jour-là, le 14 juillet 1789, la Bastille tombe. Mais derrière ses murs épais, la réalité qui attend les assaillants n’a rien de l’épopée qu’ils espéraient. Sept hommes seulement croupissaient dans la forteresse, et aucun d’entre eux ne ressemblait au héros romantique tant fantasmé. Cette anecdote, aussi savoureuse que méconnue, révèle à quel point la légende révolutionnaire s’est parfois construite en marge des faits.

La Bastille, ce symbole qui ne demandait qu’à tomber

Pour comprendre l’ampleur du malentendu, il faut d’abord se pencher sur ce que représentait la Bastille dans l’esprit des Parisiens de la fin du XVIIIe siècle. Depuis des générations, cette forteresse massive, avec ses huit tours et ses murs de plusieurs mètres d’épaisseur, incarnait le pouvoir absolu du roi et son arbitraire. On y avait enfermé, par le passé, des esprits libres, des écrivains contestataires, des figures qui dérangeaient l’ordre établi. Cette image s’était figée dans les mentalités, nourrie par des décennies de pamphlets et de récits sombres qui circulaient sous le manteau.

Pourtant, en 1789, la réalité carcérale de la Bastille n’a plus grand-chose à voir avec cette réputation. La prison n’accueille plus les grands opposants politiques d’antan et son usage s’est considérablement réduit. Mais dans l’esprit collectif, le mythe a la vie dure : la forteresse reste le symbole absolu de l’oppression royale, celui qu’il faut abattre pour affirmer la victoire du peuple sur l’arbitraire. Ce décalage entre la perception populaire et la réalité du lieu va prendre tout son sens quelques heures après la prise des lieux, lorsque les portes des cellules s’ouvrent enfin.

Quatre faussaires qui n’avaient rien de révolutionnaire

Parmi les sept prisonniers découverts ce jour-là, quatre partagent un point commun frappant : ils ont été incarcérés pour des affaires de faux en écriture, et non pour des délits d’opinion ou une quelconque résistance au pouvoir. Emprisonnés depuis janvier 1787, ces hommes, dont on connaît notamment les noms de Jean Antoine Pujade et Bernard Béchade, avaient été condamnés pour avoir falsifié des lettres de change, un délit purement financier qui n’a rien de glorieux ni de politique.

Leur parcours ressemble davantage à celui d’escrocs maladroits qu’à celui de résistants au pouvoir absolu. Pourtant, lorsque la foule les découvre et les libère, ils sont portés en triomphe dans les rues de Paris, acclamés comme des symboles vivants de la libération du joug royal. Cette scène, aussi cocasse que troublante, illustre parfaitement le fossé qui sépare l’attente populaire de la réalité des faits : ces hommes n’avaient jamais rien réclamé, jamais rien revendiqué, et se retrouvent malgré eux propulsés au rang de héros malgré des motifs de détention bien éloignés de toute contestation politique.

Les deux fous et l’aristocrate déchu, des prisonniers que personne n’attendait

Le tableau se complique encore avec les trois autres détenus. Deux d’entre eux souffrent de ce que l’époque qualifie de troubles mentaux. L’un des deux hommes, totalement désorienté par l’agitation qui l’entoure, sera d’ailleurs rapidement retransféré vers un établissement adapté, incapable de comprendre ce qui se joue autour de lui. Loin d’incarner la résistance farouche à l’oppression, ces deux hommes se retrouvent au cœur d’un événement historique qui les dépasse complètement, sans qu’ils en saisissent la portée.

Le septième prisonnier achève de dynamiter l’image d’Épinal tant espérée par les assaillants. Il s’agit d’un aristocrate, enfermé non pas à la demande du roi ou par mesure politique, mais à la demande de sa propre famille, pour des faits d’inceste. Sa présence dans les cachots de la Bastille contredit frontalement l’idée d’une prison remplie de martyrs politiques. On notera au passage qu’une légende tenace, encore répandue aujourd’hui, prétend que le marquis de Sade figurait parmi les prisonniers libérés ce jour-là. Il n’en est rien : le gouverneur de la forteresse avait obtenu son transfert vers Charenton peu de temps auparavant, ce qui l’a soustrait de justesse à cet épisode. Face à ces sept profils si éloignés du récit attendu, la foule se retrouve confrontée à une réalité humaine bien plus banale, presque dérangeante, que le mythe qu’elle était venue combattre.

Comment la légende a préféré effacer la vérité

Face à ce décalage embarrassant, les révolutionnaires et les historiographes qui leur succéderont vont progressivement gommer cette réalité gênante. Des historiens romantiques et républicains, à l’image de Jules Michelet, contribueront à noircir le tableau de la Bastille, insistant sur des conditions de détention épouvantables et sur l’existence supposée de prisonniers politiques nombreux et martyrisés. Cette réécriture sert un objectif précis : préserver la portée symbolique de l’événement, quitte à s’éloigner des faits.

Car la réalité chiffrée est bien loin de l’image d’une prison surpeuplée. La Bastille n’a jamais accueilli plus d’une quarantaine de prisonniers simultanément, faute de cellules disponibles. Sous le règne de Louis XVI, elle n’en comptait en moyenne que 19 par an, contre 40 en moyenne annuelle sous Louis XIV entre 1660 et 1715. La durée moyenne de détention avait elle aussi considérablement diminué, passant de trois ans au XVIIe siècle à seulement un à deux mois sous Louis XVI. On est loin du cachot éternel où croupissent des innocents oubliés de tous. D’ailleurs, il faut le rappeler : aucun des sept derniers prisonniers ne recouvrera immédiatement la liberté ce jour-là, un détail que la légende a également préféré occulter au profit d’un récit plus glorieux.

Il faut également rappeler que la foule qui s’empare de la Bastille ce jour-là ne cherchait pas d’abord à libérer des prisonniers. Son objectif premier était de récupérer la poudre et les munitions supposément entreposées dans la forteresse, après avoir déjà pillé les Invalides à la recherche d’armes. La libération des sept détenus n’était donc qu’une conséquence secondaire d’un assaut motivé avant tout par des impératifs militaires et stratégiques, bien loin de l’image d’une croisade menée pour délivrer des opprimés.

Cette histoire méconnue rappelle à quel point les grands récits nationaux se construisent parfois davantage sur des symboles que sur des faits vérifiables. La prise de la Bastille n’a eu aucune portée militaire décisive à l’échelle du royaume, mais elle est devenue, malgré tout, l’incarnation même de l’effondrement de l’autorité absolue face à une population mobilisée. Que quatre faussaires, deux hommes fragiles psychologiquement et un aristocrate déchu aient été les seuls occupants de ces cachots tant redoutés n’enlève rien à la portée symbolique de cet événement fondateur. Cela invite simplement à regarder l’histoire avec un peu plus de nuance, et à se demander combien d’autres légendes bien ancrées mériteraient, elles aussi, d’être confrontées aux archives.

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