in

Depuis 1979 se dresse au Nigeria une aciérie achevée à 98 % dont les hauts-fourneaux n’ont jamais été allumés

Imaginez une cathédrale de béton et d’acier, plus vaste que certains centres-villes français, silencieuse depuis quatre décennies. Pas de fumée s’échappant des cheminées, pas de bruit de coulée, pas la moindre étincelle dans les hauts-fourneaux. Pourtant, tout y est prêt, ou presque : les machines sont installées, les bâtiments dressés, les voies ferrées tracées. C’est le paradoxe stupéfiant d’Ajaokuta, ce complexe sidérurgique nigérian achevé à 98 % qui n’a jamais produit le moindre gramme d’acier commercial. Un projet titanesque, né en pleine guerre froide, devenu au fil des ans le symbole d’un rêve industriel africain resté en suspens.

Un rêve soviétique planté dans la savane nigériane

L’histoire d’Ajaokuta commence bien avant sa construction effective. Dès 1958, les dirigeants nigérians imaginent ce complexe implanté dans l’État de Kogi comme le socle de la révolution industrielle du pays, une pièce maîtresse censée transformer une économie encore largement agricole en puissance manufacturière. Il faudra pourtant attendre la fin des années 1970 pour que le projet sorte enfin de terre, grâce à l’appui technique et financier de l’Union soviétique, alors désireuse d’étendre son influence en Afrique de l’Ouest.

Des centaines d’ingénieurs et d’ouvriers russes traversent alors des milliers de kilomètres pour ériger ce géant industriel. Certains d’entre eux, fait aussi émouvant que méconnu, s’installeront durablement au Nigeria et y termineront leur vie sans jamais avoir vu l’usine fonctionner. Une attente qui, avec le recul, résume à elle seule l’absurdité tragique de ce chantier : dès 1984, les travaux sont déclarés achevés à 98 %, un chiffre qui n’a quasiment pas bougé depuis. Seize présidents et chefs d’État se sont succédé à la tête du pays depuis la genèse du projet, sans qu’aucun d’eux ne parvienne à faire démarrer les hauts-fourneaux.

Les rouages d’un scandale qui dépasse l’entendement

Comment expliquer qu’un chantier presque terminé reste bloqué aussi longtemps ? La réponse tient en un mot : gouvernance. Au fil des décennies, Ajaokuta est devenu l’otage de rivalités politiques, de contrats mal négociés et de changements de cap incessants selon les gouvernements en place. Chaque nouvelle administration a semblé vouloir repartir de zéro, relançant audits, négociations et promesses sans jamais concrétiser la mise en production.

Un audit publié en 2026 vient confirmer l’ampleur du gâchis : jusqu’à 10 milliards de dollars auraient été engloutis dans ce projet en un peu plus de quarante ans, sans qu’une seule tonne d’acier commerciale n’en sorte. Une somme vertigineuse quand on sait que l’usine, conçue pour produire 1,3 million de tonnes d’acier brut par an, avec un potentiel d’extension jusqu’à 5,2 millions de tonnes, aurait largement pu couvrir les besoins nationaux. Un économiste a d’ailleurs qualifié le site, au printemps 2026, de monument à un potentiel inexploité, plaidant ouvertement pour une privatisation totale du complexe.

Un site fantôme qui coûte une fortune chaque année

Le plus vertigineux dans cette affaire, ce n’est pas seulement l’argent déjà dépensé, mais celui qui continue de s’évaporer année après année. Le budget 2026 du gouvernement nigérian a ainsi alloué environ 6,69 milliards de nairas à l’entreprise, dont plus de 90 % servent uniquement à payer les salaires du personnel, et non à relancer la moindre activité industrielle. Autrement dit, le pays finance depuis des décennies une structure entière pour… ne rien produire.

Pendant ce temps, le Nigeria continue d’importer environ 4 milliards de dollars d’acier chaque année, une facture colossale qui pourrait, sur le papier, être largement réduite grâce à une usine locale déjà construite et quasiment prête à fonctionner. C’est un peu comme posséder une immense ferme entièrement équipée, mais continuer à acheter ses légumes à l’étranger faute d’avoir semé la moindre graine. Cette contradiction économique illustre à quel point le dossier Ajaokuta dépasse largement le simple cadre industriel pour devenir un cas d’école en matière de mauvaise gestion des ressources publiques.

Ajaokuta peut-il enfin renaître de ses cendres ?

Face à cette impasse persistante, des signes récents laissent toutefois entrevoir une lueur d’espoir. En septembre 2024, un protocole d’accord a été signé avec la société russe Tyazhpromexport, constructeur d’origine de l’usine, prévoyant un audit technique et financier complet du site. L’objectif affiché : établir un diagnostic précis de l’état réel des installations, quatre décennies après leur mise en pause, afin de déterminer si une relance est encore techniquement envisageable.

Reste que la route vers une éventuelle réactivation s’annonce longue et semée d’embûches. Entre la vétusté probable de certains équipements, le poids des intérêts politiques enracinés depuis des décennies et le scepticisme grandissant de la population nigériane, Ajaokuta devra encore franchir de nombreux obstacles avant de voir enfin ses hauts-fourneaux s’allumer pour de bon.

Au fond, l’histoire d’Ajaokuta dépasse largement celle d’une simple usine à l’arrêt. Elle raconte, en filigrane, les difficultés d’un continent à transformer ses ambitions industrielles en réalités concrètes, prisonnier des jeux de pouvoir et des choix politiques successifs. Reste une question qui plane toujours au-dessus de la savane de Kogi : et si ce géant d’acier endormi depuis 1979 attendait simplement la bonne décennie, et surtout la bonne décision, pour enfin s’éveiller ?

Ce sujet vous intéresse ? post