Imaginez descendre sous terre pour échapper quelques heures à l’enfer des tranchées, gratter la craie humide du bout d’un couteau pour y graver votre nom, sans savoir si vous serez encore en vie le lendemain. C’est exactement ce qu’ont fait des centaines de soldats britanniques et australiens en 1916, dans les entrailles d’un souterrain médiéval du nord de la France. Ce geste, presque anodin, allait pourtant rester invisible pendant un siècle entier, caché sous les pas de milliers de touristes venus admirer les lieux sans jamais se douter de ce que racontaient vraiment ses murs. Il aura fallu l’œil patient d’un archéologue pour que ce silence de pierre se transforme enfin en récit.
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Un labyrinthe de craie né bien avant la guerre
Les souterrains de Naours, situés à quelques encablures d’Amiens, n’ont rien attendu du XXe siècle pour exister. Ce vaste réseau, creusé dans la craie dès le IIIe siècle, s’est peu à peu étendu jusqu’à former un véritable dédale de 28 galeries et 300 chambres, comprenant même trois chapelles, plusieurs places et une boulangerie. Un monde souterrain complet, pensé pour accueillir des centaines de personnes en cas de danger.
Ce refuge a montré toute son utilité durant la guerre de Trente Ans, entre 1618 et 1648, lorsque les habitants des villages alentour venaient s’y cacher pour échapper aux armées qui traversaient sans cesse le nord de la France. On y stockait des vivres, on y attendait que passe l’orage militaire, parfois pendant plusieurs semaines. Un usage défensif, discret mais vital, qui s’est peu à peu estompé à mesure que les conflits changeaient de visage.
Redécouvert seulement en 1887 après être tombé dans l’oubli, le site a ensuite basculé vers une tout autre existence : celle d’une curiosité touristique. Les visiteurs venaient s’émerveiller devant l’ampleur du réseau, sans imaginer une seconde qu’il allait bientôt devenir le témoin silencieux d’une tragédie bien plus proche de nous.
Quand des soldats du front ont trouvé refuge sous terre
En 1916, la bataille de la Somme ravage la région, à quelques kilomètres à peine de Naours. Les tranchées deviennent un cauchemar permanent, et les soldats cherchent le moindre répit loin du fracas des obus. C’est ainsi que le village, proche de Vignacourt, importante zone de transit pour le front, voit affluer des troupes britanniques et surtout australiennes venues profiter d’une permission bien méritée.
Les premiers soldats australiens arrivés en France y descendent dès juillet 1916, presque en touristes, découvrant avec curiosité ce labyrinthe de craie si différent de l’univers boueux des tranchées. Loin du grondement de l’artillerie, ils trouvent un semblant de calme, presque irréel comparé à l’horreur qu’ils viennent de quitter.
C’est dans ce contexte particulier que naît un geste simple mais bouleversant : graver son nom sur la paroi. Une façon de dire je suis passé ici, de laisser une empreinte au cas où l’on ne reviendrait pas du front. Beaucoup de ces inscriptions s’accompagnent du nom de l’unité, parfois d’une adresse ou d’une date précise, comme autant de cartes de visite gravées dans la roche par des hommes face à l’incertitude de leur destin.
Un siècle de silence avant que les murs ne parlent enfin
Pendant près de cent ans, ces gravures sont restées là, sous les yeux de milliers de visiteurs, sans que personne ne s’y attarde vraiment. Le site était perçu comme une simple attraction touristique, un dédale impressionnant mais dénué de tout récit précis sur cette période particulière de son histoire.
Il faudra attendre 2014 pour qu’un changement de regard s’opère véritablement. L’archéologue Gilles Prilaux, rattaché à l’Inrap, entreprend alors un inventaire systématique de ces gravures, épaulé par le photographe Jeffrey Gusky et les propriétaires du site. Son objectif : ne plus se contenter d’admirer le souterrain, mais véritablement lire ce qu’il raconte.
Ce travail minutieux révèle l’ampleur insoupçonnée du phénomène. Près de 2 000 inscriptions sont recensées dans un premier temps, dont 1 821 noms individuels identifiés : 731 Australiens, 339 Britanniques, 55 Américains, quelques Français et Canadiens, ainsi que 662 autres dont les nationalités restent encore à établir. Les recherches se sont poursuivies depuis, et le nombre total de gravures liées à la Grande Guerre est aujourd’hui estimé à plus de 2 800, faisant de Naours la plus grande concentration d’inscriptions du front occidental connue à ce jour, avec plus de 700 noms attribués à des soldats australiens.
Cette démarche transforme radicalement la perception du site. Naours n’est plus seulement un souterrain médiéval curieux, mais un véritable témoignage vivant de la Première Guerre mondiale, gravé directement par ceux qui l’ont vécue, à quelques mètres seulement des tranchées où tant d’entre eux allaient perdre la vie.
Des familles qui retrouvent enfin la trace de leurs ancêtres
L’inventaire des inscriptions ne s’arrête pas à un simple travail archéologique. Il ouvre une porte inattendue : celle de la mémoire familiale. Des descendants de soldats australiens et britanniques, éparpillés parfois à l’autre bout du monde, commencent à entendre parler de ces recherches et s’y intéressent de près, espérant y retrouver la trace d’un grand-père ou d’un arrière-grand-oncle disparu sur le front.
Grâce aux noms et aux unités relevés sur les parois, certaines familles parviennent effectivement à confirmer le passage de leur ancêtre à Naours. Un nom gravé dans la craie devient soudain une preuve tangible, un lien direct et émouvant avec un proche disparu depuis longtemps, souvent mort quelques semaines plus tard sur les champs de bataille de la Somme.
Cette dimension humaine donne une toute autre portée au travail de Gilles Prilaux. Il ne s’agit plus seulement de cataloguer des inscriptions comme on répertorierait des objets anciens, mais bien de redonner un visage et une histoire à des hommes restés anonymes pendant un siècle, engloutis par le silence de la craie.
Aujourd’hui, ce souterrain millénaire transformé en refuge de guerre incarne un pont unique entre plusieurs époques : celle des villageois fuyant les invasions, celle des soldats épuisés cherchant un peu de répit, et la nôtre, qui redécouvre peu à peu ce que ces hommes ont voulu transmettre. Un nom, une unité, une date, gravés à la hâte, suffisent parfois à faire ressurgir toute une existence.
De la guerre de Trente Ans à la Grande Guerre, en passant par son usage plus sombre comme quartier général nazi durant le second conflit mondial, Naours n’a cessé d’accumuler les strates de l’histoire sans jamais vraiment livrer ses secrets. Il aura fallu qu’un archéologue prenne le temps de s’arrêter, de lever les yeux vers ces parois trop souvent ignorées, pour que la mémoire de ces soldats retrouve enfin la lumière. Une leçon d’humilité qui invite à se demander combien d’autres murs, ailleurs, attendent encore patiemment qu’on prenne le temps de les lire.
