Imaginez un instant que la queue devant votre boucherie de quartier ne serve plus à acheter un rôti de bœuf ou un poulet fermier, mais de la viande d’éléphant. Ce scénario, digne d’un roman d’anticipation, fut pourtant une réalité tangible pour des milliers de Parisiens durant l’hiver 1870. Dans une capitale coupée du monde, encerclée par les troupes prussiennes, la survie a pris des chemins que personne n’aurait osé imaginer quelques mois auparavant. Cette histoire, aussi tragique que fascinante, nous plonge au cœur d’une capitale transformée par la faim, où le Jardin des Plantes allait devenir malgré lui un fournisseur de choix pour les tables les plus huppées de la ville.
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Paris assiégée : quand la faim dicte sa loi
Tout commence le 19 septembre 1870, lorsque les forces prussiennes referment leur étau autour de Paris. Ce qui devait être une opération militaire rapide se transforme rapidement en un long calvaire pour la population civile. Le blocus s’étire sur plus de quatre mois, coupant la capitale de tout ravitaillement extérieur. Les Parisiens, habitués à un quotidien relativement paisible, se retrouvent brutalement confrontés à une pénurie alimentaire qui ne cesse de s’aggraver au fil des semaines.
Face à cette situation extrême, les réserves de viande traditionnelle s’épuisent à une vitesse alarmante. Les Parisiens, prêts à tout pour se nourrir, tournent alors leur regard vers une source de protéines à laquelle personne n’aurait pensé auparavant : les animaux du zoo. Les grands herbivores sont les premiers sacrifiés sur l’autel de la survie : antilopes, chameaux, yaks et zèbres finissent tour à tour à l’étal des bouchers. Mais c’est un autre épisode, plus marquant encore, qui allait rester gravé dans les mémoires parisiennes.
Castor et Pollux, les stars déchues du Jardin des Plantes
Avant que la guerre ne bouleverse leur destin, Castor et Pollux étaient les véritables vedettes de la ménagerie du Jardin des Plantes. Ces deux éléphants faisaient la joie des familles parisiennes, qui n’hésitaient pas à s’offrir de mémorables promenades sur leur dos, dans une ambiance bien éloignée de celle qui allait suivre. Symboles de curiosité et d’émerveillement pour petits et grands, ils incarnaient cette insouciance propre au Paris d’avant-guerre.
Selon la Gazette des Absents, publication qui relatait la vie quotidienne durant le siège, Castor fut abattu le 29 décembre 1870, suivi de Pollux le lendemain. Les deux pachydermes furent tués par des balles explosives à pointe d’acier, tirées à seulement dix mètres de distance par un certain M. Devisme. Une exécution glaçante, rendue nécessaire par l’ampleur de la famine qui frappait alors la capitale. Toutefois, un détail vient jeter le trouble sur cette chronologie officielle : un menu daté du 25 décembre proposait déjà un consommé d’éléphant, ce qui laisse fortement penser que les dates avancées par la Gazette pourraient être erronées, ou que l’abattage aurait débuté plus tôt que ce qui fut consigné.
Cette boucherie du boulevard Haussmann où l’impensable devenait réalité
C’est ainsi que les carcasses des deux éléphants se retrouvèrent entre les mains de M. Deboos, propriétaire de la Boucherie Anglaise, établie sur le boulevard Haussmann. Le prix payé pour cette acquisition hors norme donne une idée précise de la valeur qu’avait alors cette viande insolite : 27 000 francs pour la paire, une somme considérable pour l’époque, révélatrice du désespoir alimentaire qui régnait dans la capitale assiégée.
Cette viande d’éléphant ne resta pas cantonnée aux étals populaires : elle trouva rapidement sa place sur les cartes des restaurants les plus prestigieux de Paris. Le 25 décembre, le célèbre restaurant Voisin proposait ainsi un consommé d’éléphant à sa clientèle huppée, tandis que le restaurant Noël Peters servait, le 31 décembre, des escalopes d’éléphant sauce aux échalotes. Un raffinement culinaire de façade, appliqué à une viande dont le goût laissait pourtant à désirer. Le journaliste britannique Henry Labouchère, témoin de cette époque troublée, livra un jugement sans appel sur ce mets extraordinaire : il le trouva dur, grossier et huileux, allant jusqu’à déconseiller formellement aux familles anglaises d’en consommer.
L’héritage d’un siège : ce que révèle cette page sombre de l’histoire parisienne
Au-delà de son caractère anecdotique, cet épisode révèle avec force la manière dont la faim extrême peut bouleverser les repères d’une société tout entière. Des animaux adulés, sources d’émerveillement pour des générations d’enfants, se sont retrouvés transformés en simples marchandises, vendues au poids de l’or à des restaurateurs soucieux de proposer à leur clientèle une expérience culinaire inédite, presque morbide dans son exotisme forcé.
Ce contraste saisissant entre le luxe apparent de ces repas et la misère réelle qui frappait la majorité des Parisiens illustre parfaitement les paradoxes d’une ville assiégée. Tandis que certains privilégiés pouvaient encore s’offrir des mets rares, même issus de circonstances tragiques, la grande majorité de la population luttait pour trouver de quoi se nourrir chaque jour. Le siège ne prit fin que le 28 janvier 1871, après trois jours de bombardements intensifs ordonnés par Bismarck, laissant derrière lui des souvenirs marquants, dont celui, particulièrement frappant, du sort réservé à Castor et Pollux, abattus au Jardin des Plantes en cet hiver 1870 pour nourrir une capitale à bout de force.
Cette histoire, aussi troublante soit-elle, nous rappelle combien la faim peut redéfinir les limites de l’acceptable, transformant des figures aimées en simples denrées de survie. Elle interroge aussi notre rapport à la nourriture, à l’exotisme et à la souffrance animale dans des contextes de crise extrême. À l’heure où l’on redécouvre régulièrement des pans méconnus de notre histoire parisienne, ce récit invite à réfléchir : jusqu’où sommes-nous prêts à aller lorsque la survie devient la seule boussole qui compte encore ?
