Une empreinte de pas figée dans la roche depuis des millions d’années peut-elle en dire plus long qu’un squelette entier ? La question paraît saugrenue, tant on a pris l’habitude de considérer les ossements comme la preuve reine en paléoanthropologie. Et pourtant, sur plusieurs sites européens, des traces de pas fossilisées viennent bousculer cette hiérarchie bien établie. Ces empreintes, retrouvées de la Crète à l’Angleterre en passant par l’Allemagne, se révèlent parfois plus anciennes que les plus vieux os humains jamais mis au jour sur le continent. Un paradoxe qui n’en est finalement pas un, et qui redessine peu à peu notre compréhension des origines humaines en Europe.
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Quand une simple trace de pas rebat les cartes de la préhistoire
Tout commence sur l’île de Crète, près du petit village de Trachilos, dans un décor de roche sédimentaire léché par la mer. C’est là qu’un paléontologue polonais a découvert, par hasard, une série d’empreintes incrustées dans la pierre, à quelques centaines de mètres du port de Kissamos. Décrites pour la première fois il y a quelques années, ces traces ont depuis fait l’objet d’analyses géophysiques et micropaléontologiques poussées, permettant d’établir un âge stupéfiant : environ 6,05 millions d’années. Un chiffre qui en ferait la plus ancienne preuve directe connue d’un pied de type humain utilisé pour la marche bipède.
Pour mesurer l’ampleur de cette découverte, il faut la comparer aux fameuses empreintes de Laetoli, en Tanzanie, longtemps considérées comme une référence absolue et attribuées à Australopithecus afarensis, l’espèce à laquelle appartient la célèbre Lucy. Les traces crétoises seraient près de 2,5 millions d’années plus anciennes. Leur datation chevauche même celle d’Orrorin tugenensis, une espèce pré-humaine ayant vécu au Kenya il y a environ 6 millions d’années, dont on connaît des fémurs suggérant une bipédie, mais dont aucun os de pied ni aucune empreinte n’a jamais été retrouvé. Autrement dit, sur ce terrain précis, l’Europe possède une trace tangible là où l’Afrique ne dispose que d’une hypothèse.
Pourquoi les os ont longtemps eu le monopole de la vérité scientifique
Depuis les débuts de la paléoanthropologie, l’os fossilisé fait figure de preuve ultime. Il porte en lui une structure, une densité, parfois même des traces d’usure qui permettent d’identifier une espèce, d’estimer un âge et de reconstituer une silhouette. Face à ce matériau tangible, une simple empreinte de pas a longtemps semblé anecdotique, presque trop fragile pour rivaliser avec la solidité d’un squelette. Ce raisonnement, largement partagé, explique pourquoi la chronologie du peuplement européen s’est construite pendant des décennies sur des découvertes osseuses, considérées comme les seuls jalons fiables.
Le problème, c’est que les ossements humains anciens sont extrêmement rares en Europe, en raison de conditions de conservation souvent défavorables. Une empreinte, elle, ne nécessite qu’un sol suffisamment meuble au moment du passage, puis un concours de circonstances géologiques qui la protège de l’érosion pendant des centaines de milliers, voire des millions d’années. Ce sont précisément ces conditions qui se sont réunies à Trachilos, mais aussi à Happisburgh, dans le Norfolk anglais, où des empreintes vieilles d’environ 900 000 ans ont été mises au jour. Elles constituent non seulement la plus ancienne preuve d’humains en Grande-Bretagne, mais aussi les plus anciennes empreintes humaines connues hors d’Afrique.
Ce que révèlent vraiment ces empreintes vieilles de plusieurs centaines de milliers d’années
Une empreinte fossilisée n’est pas qu’une simple silhouette creusée dans la roche : elle raconte une démarche, une posture, parfois même une vitesse de déplacement. À Happisburgh, les chercheurs estiment que les individus à l’origine de ces traces pourraient être apparentés à Homo antecessor, surnommé « l’homme pionnier », dont des restes fossilisés ont été retrouvés en Espagne et dont l’espèce s’est éteinte il y a environ 800 000 ans. En Allemagne, sur le site paléolithique de Schöningen, en Basse-Saxe, d’autres empreintes vieilles d’environ 300 000 ans ont également été identifiées, probablement laissées par des représentants d’Homo heidelbergensis.
Sur le site crétois de Trachilos, l’exploration s’est également poursuivie grâce à des technologies de balayage laser permettant de créer des images en trois dimensions de plus de cinquante empreintes distinctes, réparties sur une surface d’à peine quatre mètres carrés. Une précision qui permet d’analyser la répartition du poids du corps, la forme de la voûte plantaire et l’orientation des orteils, autant d’indices qui trahissent une démarche typiquement bipède. Comme souvent l’été, période propice aux campagnes de terrain, de nouvelles missions ont permis d’affiner encore la lecture de ce site hors du commun.
Une nouvelle manière de raconter l’arrivée de l’homme en Europe
Voilà le cœur du paradoxe qui donne tout son sens à cet article : sur plusieurs sites européens, les empreintes humaines fossilisées se révèlent plus anciennes que les plus vieux ossements locaux connus. Ce simple constat oblige à repenser la manière dont on écrit l’histoire du peuplement européen. Il ne s’agit plus seulement de chercher des os pour dater une présence humaine, mais d’apprendre à lire le sol lui-même comme un témoin à part entière.
Cette découverte relance aussi une hypothèse qui bouscule les idées reçues : et si certains ancêtres de l’homme avaient marché debout en Europe avant même de le faire en Afrique, contrairement à ce que l’on a longtemps enseigné ? Rien n’est encore définitivement tranché, mais la piste mérite d’être creusée, tant les indices s’accumulent. Les futures campagnes de fouilles, en Crète comme ailleurs, devraient permettre d’affiner ces datations et, peut-être, de retrouver enfin des ossements associés à ces fameuses empreintes.
En somme, ces traces de pas nous rappellent une évidence trop souvent oubliée : la préhistoire ne se limite pas aux vitrines de musées remplies d’ossements soigneusement étiquetés. Parfois, c’est un simple sol figé dans la roche, foulé il y a des millions d’années, qui en dit le plus long sur nos lointains ancêtres. Reste à savoir quelles autres surprises le sol européen nous réserve encore, patiemment enfouies sous nos pieds.
